Ma pratique plastique se décline autour de deux disciplines majeures dans mon travail : Le Dessin et la Gravure. En déclinant ces disciplines en multiples techniques et manières, je développe un langage entre images, et écritures fragmentées qui vont puiser dans mon inconscient, différents éléments que je m’approprie, en vue de créer un monde plastique qui se traduit parfois par des dessins ou des estampes pouvant sembler fonctionner comme des cartographies.
Je vois mon travail comme une production littéraire et poétique ouvrant le champ de mon écriture, à des perceptions sensibles et à des possibilités de faire s’incarner des mondes, des corps et des choses qui n’ont jamais fini d’être à la fois de l’ordre du microcosme et du macrocosme.
Pour cela, j’utilise le procédé simple de l’application de l’encre sur le papier et varie mes outils et matériaux afin de produire dans de différentes manières; me permettant ainsi de faire surgir mon travail dans des dimensions et des qualités particulières, afin d’en diversifier la proposition et de créer des ouvertures et des solutions plastiques me permettant d’approfondir mon travail.
Je construis des fragments de mondes, j’additionne les tentatives de faire monde, de faire surgir par l’abstraction, de la poésie comme je le ferais en écrivant ou en lisant un de mes textes.
Je ne peux considérer ma façon de faire de l’art autrement que par des processus de constructions et de destructions dépendantes inconsciemment de ce que mon esprit va emmagasiner comme informations, comme idées à propos de l’art, de la pensée et du monde ainsi que de son temps vécu et actuel. On peut y voir des cartes, des corps, des os, des astres, des explositions, des développements, des ruines, des éléments qui chutent ; autant de fragments repris dans l’Histoire de l’Art et que je me réapproprie en tant que vocabulaire visuel et sensible.
C’est par l’abstraction, que je tente de révéler une idée, une sensation, quelque chose de difficile à verbaliser, mais qui ne peut être autrement que sensible ; soumis à une problématique plastique et non une thématique.
Mon travail est soumis au paradoxe de fournir à la fois un travail complexe à percevoir dans sa totalité, tandis qu’il est produit à l’aide de procédés extrêmement simples voir minimalistes.
Mon travail ne pose pas directement de questions autour de thématiques sur notre rapport au monde ou au temps ou au territoire, mais il propose à chacun une expérience plastique dans laquelle il peut y voir une forme d’universalisme à travers la réappropriation de problématiques plastiques aussi bien occidentales qu’orientales.
Je n’utilise pas mon travail pour communiquer un message ou une opinion, je ne m’en sers pas non plus pour représenter quelque chose ou travailler sur un thème, je laisse le soin au Déterminisme de faire parler mon travail de lui-même pour justement susciter des questionnements : Pourquoi faire de la gravure au XXIème siècle ? Pourquoi cette absence de numérique dans cette production plastique ? Mon travail plastique, comme tout travail plastique, est bavard du fait des choses qu’il ne fait pas et des thématiques qu’il n’aborde pas ; comme pour tenter de s’échapper ou se séparer du monde.
Dessiner, faire de la gravure, passer plusieurs heures sur un morceau de papier, est une activité artistique silencieuse, une pratique basée sur la patience, le calme et la maîtrise, si bien que mes camarades de table d’école et moi avons déjà été surnommés les « moines copistes » et c’est donc par le non-dit que mon travail parle ; un peu comme une image hermétique dont tout l’intérêt serait de préserver les secrets qu’elle renferme.
Mon travail cherche une voie vers ce qui demeure et ce qui lie les hommes à travers le temps, une voie vers la sensibilité de tous et la liberté de perception de chacun, une voie dans laquelle mon travail peut se projeter enfin pour parler de ce qui dépasse l’homme dans son essence.
Je veux parler de faire resurgir la tragédie, je veux parler de la souffrance de l’homme, de sa mort, de sa vacuité et utiliser mon travail à la fois comme un mur et un pont entre ma vanité d’artiste et ce qui me lie à l’autre.
Sans imaginer qu’une tradition existe dans l’art, je ne suis pas dans sa désacralisation, mais dans un respect et un amour infini pour les artistes qui me précèdent et m’inspirent à travers les temps.
S’il me faut parler d’artistes qui m’empêchent de dormir, je pourrais évoquer Bruegel, Bosch, Bacon, Appelt, De Cordier, Van Gogh, Munch, Dix, Reims, Bellmer, De Bruycker, Duchamp, Redon, Baselitz, Dubuffet, Beuys, Kieffer, Rothko, Kubin, Bresdin, Kandinsky, Pollock, Beckman, Masson et d’autres encore qui ne me seront pas venu immédiatement à l’esprit, mais qui ont une place dans ma construction artistique.
Je me sens d’avantage en résistance, je résiste à la folie des hommes (et donc ma propre folie) et celle de mon époque, je perçois le monde comme étant pris dans un effondrement, dans son apocalypse à la manière des expressionnistes face à la modernité et aux catastrophes qui ne sont pas encore arrivées (mais qui se confirmeront malheureusement). Note postérieure au premier jet : après relecture et réécriture, je déplore que ce qui est écrit ici se confirme de façon toujours plus tangible et tragique.
C’est donc en déterminant le monde dans lequel je suis, avec le plus grand désarroi, que je décide en toute conscience d’utiliser des processus longs et exigeants comme peuvent l’être la gravure et le dessin peint dans ma manière qui réclament de faire l’exact contraire de ce que est martelé depuis 20 ans : Se déconnecter, peu communiquer.
Tandis que des procédés plus immédiats existent, que nous vivons l’ère dite des « nouvelles technologies », je choisis exprès de n’avoir jamais recours à ce genre d’outils durant mon temps de création ; il est de mon devoir d’artiste d’échapper à l’image du monde et de la traverser ou la renverser.