Mon Trait

Mon travail de dessin est une série d’abstractions constituée de plusieurs processus de mise en place de motifs, qui s’accaparent le papier comme un territoire et mettent en place des vides. Ils s’ajoutent, s’annulent, se portent et se dévorent en fonction du contexte au cours du processus. Mes dessins sont des compositions en « surface-plan », avec quelques fois des perspectives faussées, dont l’élément global pourrait être un hybride qui serait à la fois un corps, un objet architectural chaotique, une carte ou un labyrinthe; ce tout en un en tant qu’objet fragmenté et décousu.

Il y a un moment où ces processus tentent d’échapper aux consignes pour s’incarner et devenir des éléments qui ont leurs résonnances propres, malgré le fait qu’elles peuvent se perdre plutôt que surgir au milieu de la complexité du dessin.

J’emploie une technique simple, je dessine à la plume et à l’encre de chine dans un premier temps, puis j’effectue quelques passages au pinceau afin d’obtenir par endroits, des épaisseurs ou des « autorités ». C’est pour ainsi dire, la technique classique de l’auteur de bande dessinée : Une plume, des martre, de l’encre, du papier blanc; les outils les plus simples et réduits possibles (ensuite, c’est le crayon ou le fusain).

Souvent, l’urgence me fait dessiner avec une sorte de feutre noir sur des formats A4, qui est pour moi un format pratique, bien que mon travail prend toute sa dimension sur des surfaces bien plus grandes.

Plus rarement, j’effectue des dessins de moyens formats dans lesquelles j’ajoute une série de couleurs composées la plupart du temps de peinture acrylique et d’encres, mais aussi de tempera.

Ajouter des couleurs permet de continuer les processus d’incarnations et de disparitions au sein de mon dessin dont les grilles de lecture varient à chaque établissement d’un motif lors de mes processus.

On peut parler ici d’un dessin dépendant d’un « vocabulaire » établi par succession de motifs dont le sens de lecture se propose libre et déhiérarchisé.

Le tout compose un ensemble, une masse qui est elle-même composée de différentes forces, qui sont elles-mêmes alimentées de micro éléments et chaque dessins est l’occasion de loger par endroits des détails. L’établissement de ce protocole, permet aussi de faire surgir des objets dans les détails qui sont le fruit des normes que j’impose. Au sein du chaos généré par les forces que je confronte, que je m’apprête à décrire; prennent vie des objets à part entière semblant découler directement de tout cela.

J’aime à croire que ce sont les petites choses, les petits détails, les successions de choses insignifiantes parfois, qui composent les grandes choses du monde ; et les font exister en tant que forces et puissances supérieures.

Parmi mon vocabulaire, j’ai retenu au fil de mes tentatives une série de motifs que j’énumère ici :

_ La structure réfractable

_ Les entrelacs ou doubles traits

_ Les sutures ou crypto-signes

_ Les grouillants ou densités

_ Les axes ou « autorités »

_ Les œufs et auréoles ou cibles

Pour commencer, vient la structure réfractable. Je l’appelle ainsi car les traits qui mettent en place les territoires, dévient de leurs trajectoires lorsqu’ils se touchent comme le ferait la lumière sur l’eau ou bien un prisme et composent ainsi des structures complexes qui donnent l’impression de ne pas être arrêtées ; c’est le premier motif sur lequel je me suis exercé lorsque je me suis mis à l’abstrait. L’idée du trait noir qui peut s’articuler à la fois comme quelque chose de tangible, une limite établie tout en fonctionnant comme le ferait un rayon de lumière sur une surface liquide me plait. Par ce premier protocole, cette norme imaginaire appliquée, je peux déjà établir une sorte de masse composée de vides délimités par des traits discontinus qui vont parfois jusqu’à se développer et finissent par fuir leur condition en prenant la forme d’un double trait.

L’entrelacs ou « double trait » apparaît alors pour utiliser le territoire composé par le protocole précédent. Cela met en place une série de réseaux et de dynamiques qui s’éparpillent, chutent, se séparent et se joignent afin de composer les grands axes du dessin. C’est un motif récurrent depuis la nuit des temps et partout dans le monde, mais pour lequel je ne mets en place aucune formule mathématique, sans recherche de symétrie.

C’est un motif qui semble simple à réaliser, mais qui pourtant pose problème et demande une exigence mentale adaptée.

C’est aussi le moment où se déploient des ramifications et des arborescences qui semblent tendre pour le coup, vers l’organique.

Les sutures ou « crypto-signes » sont la résultante de la rencontre entre les entrelacs et la structure réfractable qui forme alors une séparation dans laquelle le double trait se déploie comme une couture ou une suture et met ainsi en place un rythme. Parfois la couture ou suture forme un élément qui doit créer plusieurs voies et se constitue alors en un signe crypté ou crypto-signe ; une lettre dont on ne peut déterminer la signification.

Lorsque ces trois processus sont en place, je repasse mes entrelacs à l’aide de motifs plus petits qui viennent combler les vides et créer des densités qui font ressortir certaines parties où étaient placés des entrelacs. Je les appelle « les grouillants », ils sont fait de demi-cercles, de doubles traits parallèles qui s’organisent de façon improvisée au gré de la situation et du contexte entre les entrelacs. Parfois ils tentent de s’échapper, parfois ils apparaissent comme des vers, parfois comme des trompes ou des tentacules.

C’est le moment où ce qui apparaissait en évidence disparaît et ce qui méritait à mon sens d’être révélé, le devient.

Ensuite, j’utilise un pinceau afin de reprendre certains traits, puis de mettre en place des axes faits de traits noirs épais qui mettent, eux aussi, certaines zones en évidences. Je les fais passer au-dessus et en-dessous de ce qui est déjà dessiné. Parfois aussi, j’installe des aplats noirs qui centralisent les axes comme pour montrer le développement logique de ceux-ci. C’est comme si un virus ou une bête nuisible venait menacer la nature mise en place au préalable.

Enfin, à l’instar d’autres œuvres à travers l’Histoire, je cible certaines zones de mon dessin. Le tout, forme des œufs ou des auréoles qui entourent certains éléments. L’auréole est apparu dans la peinture occidentale des suites d’un accident ; le liant gras s’était séparé de la peinture en entourant une tête et en faisant jaunir la zone. Cet accident fut traduit comme étant la manifestation du divin. Pour ma part, j’utilise l’idée de l’auréole comme pour installer volontairement dans mon dessin, des accidents, des anomalies, mais qui deviennent elles-mêmes des focales qui mettent en valeur un détail du dessin, au milieu d’un monde très « anguleux ».

C’est un travail dans lequel j’essaie de concilier le contrôle avec le chaos, la construction avec la déconstruction, l’incarnation avec la disparition ; toute la difficulté réside dans le moment où l’application de mon langage doit s’échapper et reprendre sa liberté afin de m’emmener vers quelque chose d’inattendu.

Mon travail final peut être vu comme une écriture, l’établissement d’un monde ou de la carte d’un monde ou bien les deux ensemble, l’incarnation d’un monstre dont on aurait évacué la forme pour ne garder que les os et les nerfs, une créature rappelant l’idée du spectre par sa composition en volutes (voir étymologie du mot anglais « wraith ») et en circonvolutions. Chacune de ces idées peut ressortir d’avantage selon par qui est regardé le dessin et par la composition du dessin qui choisira sans doute de lui-même ce qu’il décide d’être et de ne pas être. Mes dessins sont des synthèses de multitudes d’éléments qui construisent mon imaginaire pour former un tout à la fois fragmenté et décousu, mais cohérent.

Mon dessin est le déploiement d’un imaginaire abstrait, au service de la sensation graphique.

Publié par monsieurweso

Poète et Artiste, je mène une pratique pluridisciplinaire depuis une quinzaine d'années et me passionne pour l'Histoire de l'Art depuis plus longtemps encore. Le dessin et l'écriture sont mes pratiques premières, mais la gravure est la discipline majeure de mon travail.

Un avis sur « Mon Trait »

Laisser un commentaire