Chute et Soulèvement

Pourrure et Désolations I, texte 10

Chute et Soulèvement

« Tout ce qui existe suit un double mouvement : D’intégration et de désintégration »
Zosime de Panopolis, IVème siècle

Il s’est détaché de ses liens d’un coup de glaive de feu, l’œuf venu à maturité. Il est prêt, il l’a toujours été depuis que la vie est vie, depuis que le chaos s’ennuie; depuis que le monde fait monde.
Mais l’histoire ne commence pas ainsi, en vérité cela commence de façon toute mécanique; avec des vannes et des cercles brûlés.
Deux grandes portes d’acier s’ouvrant sur le ciel, lâchant comme s’il s’agissait d’une inattention, un noyau porteur de lumière; destiné à une longue et terrible chute.
Car il faut bien le dire, il n’y a que dans les chutes interminables que le temps se tord si bien que beaucoup de choses sont alors possibles.
Le frottement de l’air fait hurler la coquille pendant qu’à l’intérieur, un Diable bleu déploie sa jeune carcasse, dans des vibrations sourdes que lui seul peut percevoir comme symphoniques.
J’ai bien dit un Diable bleu car c’est un Diable bleu. Il n’a certes pas encore de nom, mais le cherche déjà en toute quiétude.
Il ouvre lentement les yeux et se découvre enfermé dans une sphère rouge qui suinte une huile purifiée sans parfum.
Et alors que les nuages sont pourfendus, les tempêtes interrompues et que le ciel frôlant cette masse s’effondre sur lui-même pour n’être que nuit d’éclipse; quelque chose à l’intérieur gratte et gratte encore.
Il grave le Diable bleu, il grave son nom, il grave ce qu’il est, il grave son intérieur et même la mélodie brisée sur laquelle il médite. De nouveaux mots apparaissent très vite, de nouveaux fluides aussi. A ses pieds, tout est macéré et mélangé pour ne devenir qu’une substance bleue nuit, dans laquelle il se baigne avant de laisser le tout s’oxyder.
Ce qui est debout sur la terre, ne sait pas encore ce qu’il se trame là-haut.
Rien ni personne ne perçoit encore ce petit hurlement d’effroi venu du ciel; rien ni personne ne comprend pourquoi ce qui est en l’air s’enfuit, pourquoi ça noircit, pourquoi des masses sombres tourbillonnent et des cités célestes explosent.
Il n’y a nulle lumière à présent dans le ciel, sauf dans un œuf, un œuf qui ne peut rien faire d’autre que tomber.
Ce qu’il se passe à l’extérieur n’est pas le problème du Diable bleu. Lui, qui a bien d’autres choses à préparer et à faire. Car il a bien une fonction cet ange aux ailes de chiroptère; il faut bien qu’il annonce ce qui va se passer; mais quoi ?
Seul le Diable connaît les mots justes afin d’alerter les furies et préparer la vendetta poétique.
Seules les ailes bleues éteintes peuvent propager la nuit intérieure éternelle et apporter la lumière sur les rivages éthérés.
Il devra aller dans maints endroits, là où les visions perdues sonnent comme les vrombissements orgiaques du ciel et de la terre entremêlés dans les souffles poussiéreux; semblables à ce que l’œuf va provoquer bientôt.
Le Diable bleu prépare son corps alors que la symphonie se fait de plus en plus grave, et que dehors la panique prend la terre comme pour l’embraser d’un seul souffle. Il s’écorche la peau à travers l’huile craquante, s’écorche le dos avec sa propre queue, étire ses ailes comme pour forcer l’œuf à changer de forme et chante l’apocalypse à la manière d’un enfant exacerbant sa joie.
Il est prêt maintenant à parcourir des landes dans lesquelles il n’y a plus de perspectives possibles, à la recherche des fous et des furies; serviteurs du chaos et de la vendetta poétique.
Il se dressera idéalement pour contempler l’incessante révolution de l’antemonde; crachant sur les fissures et fractures afin que germe une nature nouvelle.
L’Œuf arrive et tous se cachent. Trop tard. La symphonie s’interrompt dans un larsen abrasif et hanté par la voix de ceux qui ne se sont pas cru mourir.
Et alors que ce qui était dressé s’effondre et que ce qui rampait s’élève, que l’œuf prend et génère dans la totale impartialité du Chaos, que la poussière bleue horizon se marie au gris noir du ciel et à l’ocre de la terre; Un ange à ailes de chauve-souris offre un repas à ses écorchures; celui d’un oxygène alourdi dans lequel est compressé l’absurdité des choses, qui toujours s’échappe.
L’antemonde a appelé le Diable et il est venu dire non.

Publié par monsieurweso

Poète et Artiste, je mène une pratique pluridisciplinaire depuis une quinzaine d'années et me passionne pour l'Histoire de l'Art depuis plus longtemps encore. Le dessin et l'écriture sont mes pratiques premières, mais la gravure est la discipline majeure de mon travail.

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