Pourrure et Désolations II, texte 12
L’intérieure est une jungle.
Une jungle avec ses prédateurs, ses coups de machettes, ses pousses fulgurantes, ses espèces à découvrir, ses embrasements, ses orages, ses prairies, ses hauteurs et ses vestiges mystiques d’une civilisation éteinte.
L’Intérieure est une armée en désordre qui remue la terre.
On y a va sans boussoles, sans cartes et sans eaux.
Le venin est déjà dans la veine et l’ulcère au paracétamol est une sortie à envisager.
On se noie dans son fluide, on le répand à la terre, la terre boit et reprend et enfin; une couleur s’impose sur le reste.
Rien n’est plus bête et misérable, que de survoler l’Intérieure avec un hélicoptère car la seule fonction d’un véhicule est d’être une carcasse, un squelette, une charogne dégoutante.
C’est là le grand absolu de la production industrielle; une friche qui appartient au royaume du Feu.
Parce que moi, j’ai vu le Feu.
J’ai vu le Feu, j’ai vécu les convulsions du Feu et un jour je cracherai du Feu; une fois la tête définitivement ôtée.
L’engagement dans l’Armée Intérieure, est un passage dans lequel, vous devez oser être fou.
Et dans le camp des fous, les troufions de partis ne recrutent pas; ils ont raison d’avoir peur.
C’est un passage, une nouvelle peau, sans tatouage ni breuvage, c’est un choc psychique, une rupture définitive; un basculement pour être monsieur le Fou et rien d’autre.
Ce n’est pas drôle.
Il n’y a pas de rigolade au sein de l’Armée Intérieure.
Rigoler, c’est pour les crétins qui font une rigole pulsionnelle et idiote avec leur pisse. C’est pour la moquerie, pour la bassesse, pour les hyènes.
Rire, c’est purement zygomatique, thérapeutique et c’est le signe d’une vérité qui traverse le corps.
La rigole aux porcheries et aux poubelles !
Le rire aux hommes !
Ce que je suis, ce que je fais, c’est un petit garçon qui construit des champs de batailles avec de petits soldats en plastique.
Des centaines ! Des centaines à s’entretuer de façon héroïque, à tenir debout et à se coucher pour rejoindre les braves tombés, à continuer à se battre, encerclés, malgré les impacts de balles qui trouent les muscles épuisés.
Les drames, les victoires, les retraites, les charges, les tueries spectaculaires de gens armés; c’est ce jeu de garçon qui bandait déjà; qui permet et qui donne envie d’entretenir une armée intérieure !
Et qu’est-ce qu’ils voulaient faire, les footballeurs ? Les sportifs ? les emmerdeurs ?
Oui, c’était des emmerdeurs avant d’être des enfants.
Et moi enfant, j’étais un autre.
A côté de cette membrane agitée pour rien.
Je pouvais être un autre quand je voulais, je pouvais être un héros, un guerrier, un aventurier, un sauvage, un chevalier et je pouvais prendre la terre, casser des brindilles et construire des cités.
Je pouvais enterrer le cadavre des oiseaux dans la terre, je pouvais pisser sur les arbres et je pouvais narguer les chiens et les vieux réactionnaires.
Armée Intérieure, enfants perdus des jungles sombres.
Qui jamais ne se rend, qui jamais ne s’excuse.
Déraisonnable.
L’Armée Intérieure
Enfant des jungles noires.
Enfant perdu.
Enfant foutu d’avance
Impossible à dresser
Incontrôlable
Autiste auront osés certains
Hors cadre
Ailleurs
A côté
Dans la lune, comme ils disent
Mais dans la jungle
Sur la plaine
Sur la montagne
En forêt
Dans les chemins qui ne mènent nulle part
Nulle part ailleurs qu’ici
Ici c’est la mort
La servitude
L’occupation
Les cerveaux disponibles
Enfant éternel
En redevenir
Comme les rires disparus
Ils reviendront un jour
Après la guerre.
Après avoir tout perdu
Après que tout ait été balayé
Que tout se soit volatilisé
Comme mon nom
Comme mon souvenir
Comme le souffle des autres
Comme mes colères
Comme les bruits
Quand tout disparaîtra
Je redeviendrai enfant
Je me retrouverai
En face à face
Le stylo en main
Pour signer une dernière fois
Le Traité de la Paix Intérieure.