Le Coeur d’un homme paisible

Ernst Barlach, l’artiste qui ne voulut pas fuir.

Pillage : _ »Le voyageur attardé », Sylvie Doizelet; ed Le temps qu’il fait. _Wikipédia.

Il y a des personnes dont la sensibilité donne l’impression qu’ils peuvent chavirer à tout moment et la modernité relate nombre d’artistes, chez qui le monde et l’existence même semble pouvoir les comprimer et les faire basculer au moindre sentiment trop fort, à la moindre émotion trop douloureuse. Tandis que les machines s’animent, que Dieu meurt, que l’homme prend de la vitesse, de l’envol, que la société Disciplinaire prépare la société de Contrôle et que les gens s’organisent en masses pour former un Titan; il est des gens qui choisissent des voies solitaires, des chemins qui ne mènent nulle part et dont certains, en toute connaissance de cause, vont tout perdre. Beaucoup de ces artistes m’inspirent, me font aimer l’Art et donnent du sens à cet amour. Van Gogh, Chaïm Soutine, Edward Munch, Alfred Kubin et aussi des poètes et écrivains comme Georf Trakl ou Herman Hesse et d’autres encore, ont toujours su échaper aux doctrines imposées en Art, en assumant d’aller puiser dans leur affect pour développer des mondes; au risque que cela leur en coûte et en sachant parfois qu’ils pourraient tout perdre. Notre temps est devenue bien cynique, et trop éloigné de la Beauté, pour ne pas résumer ces artistes à peu de choses ou à des archétypes qui encourageraient à la moquerie; tel que le fameux « artiste maudit » ou en souffrance qui fait ricaner certains profs d’Histoire de l’Art désabusés et aigris. Un peu comme dans le premier Mad Max, la figure du héros disparaît (sauf sa figure infantile et fictive de produits culturels), peu de gens veulent encore endosser le rôle, alors que la figure du gangster, du voyou, du trafiquant, du violent, du barbare, attire, fascine, triomphe et se fait parfois largement sponsoriser ou subventionner. A l’ère des crises, du retour aux tendances lourdes et au trop peu de perspectives offerte au XXIe siècle, après un XXe qui a globalisé aussi bien les conflits, que les moyens, la culture et les sytèmes de pensée et qui a dévasté le monde et fait s’éteindre des civilisations, nous avons délaissé un précieux outil qu’est la mémoire, où nous pouvons aller à la rencontre des morts; dialoguer avec eux afin de savoir comment ils ont fait pour supporter ces crises, traverser les épreuves de leurs temps.

Le fantôme que je convoque ici, est une âme nordique authentique et ici, le terme « nordique » est sans équivoque et désigne une âme paisible, un homme affable, qui fut capable de vivre son présent en pleine conscience.

En l’Allemagne d’Elbe, naquit en 1870 Ernst Barlach et c’est de lui dont il sera question dans cet article.

Le long de l’Elbe encore, naît un autre artiste dont nous parlerons plus tard; Alfred Kubin.

Ernst Barlach est un enfant de l’Allemagne septentrionale, du Mecklembourg, la pointe nord-est du pays aussi appelée Poméranie-Occidentale et fait face à la Mer Baltique. Un pays paisible, avec ses grands lacs, occupée au Xe siècle par les « Wendes »; un peuple slave.

Son père Georg est médecin et celui-ci emmène ses deux fils à travers la campagne au gré des visites, souvent à l’arrière d’une charette. Le petit Ernst fait l’expérience des nuits véritables sur les routes et l’obscurité qui lui est propre, il écrit à propos de la nature qu’il observe, notamment l’hiver lorsque celle-ci s’est arrêtée et que la glace occupe les eaux.

Durant des mois, les frères Barlach attendent à la fenêtre le retour de Louise; leur mère. On leur cache la vérité. Leur mère est « mélancolique », elle séjourne régulièrement en clinique, tant elle est affectée par ses troubles mentaux.

Barlach écrit, et dessine, il reçoit une formation de peintre et sculpteur à Hambourg, étudie aux Beaux-Arts de Dresde, rejoint l’académie privée Julian à Paris entre 1895 et 1897. Ses camarades apprécient ses dessins humoristiques, sa jeunesse est relativement tranquille.

Comme tout les jeunes hommes, Ernst Barlach se politise assez pour être désigné comme « belliciste », c’est à dire qu’il croit en la nécessité d’une réponse armée lorsque la réponse politique atteint ses limites et n’a rien contre l’idée de faire la guerre. Il faut dire qu’il naît dans une Allemagne prussienne, qui a gagné la course à l’hégémonie du monde germanique face à l’Autriche, a vaincu un Napoléon en lui prenant au passage deux régions après l’avoir capturé; la jeunesse allemande éduquée se voit donc déjà devenir la génération à laquelle tout est promis et face à qui rien ne résistera.

En 1905, il enseigne la céramique durant 6 mois après avoir été formé dans un atelier.

En 1906, un voyage, sous l’invitation de son frère, va tout changer.

Les fils de Georg partent en Russie, ils passent par la Pologne, la Bielorussie, la Russie et séjournent également à Kiev; en Ukraine. Le monde slave est un choc esthétique et culturel pour Ernst Barlach. Sur ces terres où tout le monde chante, car tout le monde est paysan ou mendiant ou un peu des deux, dans un empire russe où le servage de l’ère féodal n’est aboli qu’officiellement, Ernst Barlach découvre un art modeste et expressif, où l’expression des sentiments est sans ambivalences et vécue pleinement. Dans les villes moroses des tsaristes reclus et humiliés après la défaite récente face aux japonais, les attentats et les émeutes, contre leur prise d’otage du pays, de la politique, de l’éducation, de tout ce qui permet de vivre, Ernst Barlach croise les marginaux et éclopés qui ont appris depuis longtemps à exorciser leurs malheurs et à tenir bon. Ils sont nombreux dans l’Empire russe et donnent un indice de l’état moral, politique et structurel de ce régime dysfonctionnel qui n’a pas su s’adapter à l’ère des états-nations.

Ernst Barlach reviendra de ce voyage imprégné de l’âme slave, sa joie, sa misère, son coeur, ses peuples, ses petites gens, ses mères, ses mendiants, ses bébés emmitouflés dans les bras, serrés contre les corps de gens en détresse, affamés et leurs regards que l’artiste saura saisir et restituer dans ses oeuvres; les sublimer.

Il revient au pays et produit des dessins, beaucoup de dessins, des gravures et des sculptures sur bois. Son art est moderne, expressif, les traits s’arrondissent, les figures marginales et désoeuvrées s’accumulent.

Ernst Barlach produit des figures, des corps de « petites gens » pour leur faire exprimer des sentiments ultimes, éblouir les âmes comme le monde slave a ébloui la sienne, des êtres pris dans des tragédies que l’humanité a toujours connu à travers ses cavaliers de l’apocalypse qui galopent et se suivent : _Epidémie/pandémie, _guerre/massacre, _pénuries/faillite, _mort/ effondrement. Mais Ernst Barlach ne nous montre pas ces allégories apocalyptiques, il nous montre les gens, les corps, les coeurs, les regards qui se serrent et se compriment et par possibilité d’identification, nous fait entrer dans son monde, dans un état misérable possible, auquel nous pourrions être confronté au cours de notre existence. Ces figures ne font pas pour autant pitié, elles sont encore vivantes et luttent et la joie accompagne parfois certaines figures.

Figures vulnérables, affamées, réfugiés, mais avant cela « fugitifs », à plusieurs reprises, l’artiste va travailler autour de la notion du fugitif comme étant un être dont l’objectif est de parvenir à destination afin de devenir réfugié. Certaines figures témoignent également d’une assurance certaine et d’un refus du jugement, dès qu’il s’agit de représenter des marginaux et personnes en situation de handicap physique.

En 1909, Ernst Barlach part pour Florence après avoir obtenu une bourse afin de travailler à la Villa Romana. Il y rencontre des compatriotes qui ont fuit la « Nouvelle Allemagne » et sa barbarie. Là-bas, Ernst Barlach comprend qu’il est et restera un homme du nord, et ne s’habitue pas au monde latin.

En 1910, son mécène et ami Paul Cassirer le fait participer à la « Sécession berlinoise », groupe d’artistes connus pour être anti-réactionnaire et avoir défendu Munch face au lynchage de la critique. C’est une bonne période artistique pour lui, il trouve une propriété où il fait construire une petite maison et un atelier à hauteur de ses besoins. A cette même période, il réalise 27 fusains, dit « dessins de l’Apocalypse » dont il regrettera amèrement leur caractère prophétique.

Enrôlé en 1915, comme beaucoup d’artistes allemands qui survivent, il reviendra du conflit anéanti. Les thèmes déjà marqués par son voyage en Russie n’en prennent que plus d’ampleur par son expérience de l’horreur, de la mort, la faim, le froid et une obscurité autre que celle de son enfance. les mendiants, les éclopés, les vieilles dames désoeuvrées et les bébés dans les rues qu’il avait vu en Russie, sont à présent en grand nombre dans les rues allemandes.

en 1919, il réalise des planches gravées, « La détresse de notre temps ». Le pays est défait et inquiet pour l’avenir. L’oeuvre de Barlach, sans le vouloir, frappe l’égo du pays là où cela fait mal. Le pays est dans le rejet et la négation de cette défaite, c’est bien pour cela qu’elle rejette également à la rue toutes les figures misérable qui le lui rappellent; tout ce qui fait oeuvre chez Barlach.

En Août 1920, les années de Mélancolie s’achèvent pour Louise, sa mère. Elle se noie dans l’immense lac Schweriner, derrière sa clinique. Cette disparition affecte l’artiste durant deux longues années de dépression. C’est durant cette période que ces sujets dessinés gagnent en douceur, se simplifient grandement dans les formes, perdent leurs caractères tourmentés, tels que ses « fugitifs » qu’il ressasse depuis dix ans. Il sort de cette période avec cette phrase consolatrice : « A présent, je suis habitué à ce qui vit en moi ». Son travail va gagner en puissance, en clarté, c’est une nouvelle étape dans la vie et l’oeuvre de Barlach.

Mais en 1926, c’est une autre tragédie à laquelle il est confronté : Son ami, le marchand d’Art Paul Cassirer se donne la mort. Barlach redouble d’effort, sa production vit une année prolifique. Il obtient des commandes de différentes villes de sa région pour des monuments mémoriels : Güstrow, Kiel, Magdebourg, Hambourg, Lübeck, Stralsund; son « pays » fait appel à lui en tant que sculpteur.

Ce sont ces commandes qui vont accélérer sa propre mort. En âme et conscience, Barlach refuse la doctrine nationaliste qui réclame des monument triomphants, militaristes, héroïsant les guerriers et la patrie. L’artiste veut des monuments pour les vivants et pense en particulier aux femmes qui ont perdu énormément durant la guerre 14-18. Ses sculptures, sont à la fois métaphoriques et pensées comme des dispositifs : _Il fait changer des vitraux dans une chapelle pour obtenir une « lumière crépusculaire », _Une statue suspendue, désolidarisée de son socle qui est une stèle sobre où est gravé sobrement les années de la guerre, _il envisage une sculpture de 7 mètres avec une surface en zinc poli qui disparaîtrait dans les cieux par le reflet de la lumière.

Ernst Barlach veut donner le droit à une société qui refoule ses sentiments, à la tristesse. Les yeux sont clos, les soldats apatrides, il y a présence de figures féminines, même une épée brandie n’est pas là pour frapper, tout ici revêt le chagrin et l’infinie tristesse qu’Ernst Barlach veut partager avec son pays.

Chaque commande fait scandale, le rejet idéologique est d’une extrême violence, la presse s’en empare, attire les fascistes et fâchés contre le « traître » qui propose des figures slaves, russes, mongoles, donc abruties et inférieures. Un titre est imposé à l’artiste pour tenter d’anticiper le rejet; peine perdue. Certaines inaugurations se font en petit comité et en toute discrétion, alors qu’il s’agit de projets publics. Des élus de droite clament leur haine publiquement envers l’artiste, des appels au meutre sont relayés par voie de presse ainsi que des appels au lynchage et ils seront fréquents.

Cette vague de haine démarre dès 1927 au début de ces projets devant s’achever en 1932. Chez lui, Ernst reçoit dans sa boîte des petits papiers injurieux : « Juif ! », « traître à la patrie ». On tire dans ses fenêtres, on vagabonde autour de sa propriété la nuit pour l’intimider. Un livre de dessins est saisi par la Gestapo sous le motif de « mise en danger de l’ordre public ». Ernst Barlach dessine et parce qu’il dessine, c’est à présent un délinquant.

Aucun autre artiste traitant de la « Grande Guerre », ne fera autant scandale dans cette Allemagne autant qu’Ernst Barlach, sauf Otto Dix et sa tranchée. Ce dernier choisira de s’isoler socialement et artistiquement; un fugitif dans son propre pays.

En attendant, le délinquant Barlach rassemble les signatures contre lui. Cet homme paisible, qui ne répond que par des dessins et des sculptures, voit ses commandes être dégradées, maculées, brisées, démantelées. Même le monument pour Beethoven est inachevé, car faute de « glorifier le génie de la race allemande », Ernst Barlach propose des sculptures de marginaux et personnes en handicap, consolées et « sauvées » par la musique et partageant leur infirmité avec celle du compositeur immortel.

En janvier 1933, on entend le délinquant Barlach sur les ondes, venu parler de la vie des artistes de leur temps. Cela fait 6 ans qu’Ernst Barlach tient bon contre l’extrême droite et voit leur nombre et leur hégémonie, continuer à s’imposer dans le pays à tout les niveau. Comme un ultime appel, un dernier cri, ce sera la seule réponse verbale de l’artiste. Il réclame la liberté artistique, la fin de l’intolérance et de la haine raciale. Quelques jours plus tard, Adolf Hitler devient chancelier.

Dans son pays (ici sa « région »), le national-socialisme atteint 49% des voies face à trois autres partis. La République de Weimar ouvre grande les portes pour le nazisme et leur parole se libère comme jamais. L’extrême droite est au pouvoir, elle a pris les sièges des autres parlementaires poussés vers la sortie par une succession de dissolutions d’assemblée où l’extrême droite reprend des places par les mises en proportionelle qui les succèdent, ou par intimidation, agression et tentative de meurtre de leurs confrères. Dans ce climat insupportable où les gens craignent aussi bien pour leur vie que leur place, mais où aussi parfois on est très heureux d’accueillir ce nouveau pouvoir qu’on a porté à la chancellerie par un suffrage direct, les évènements artistiques d’Ernst Barlach sont tous annulés, mais personne ne se dénonce ouvertement. Au pays de « la race supérieure » où on a déjà commencé à former les « seigneurs de la race des seigneurs », la lâcheté manifeste amuse l’artiste sans l’éloigner de l’inquiétude pour les temps à venir.

Etant sculpteur, donc dépendant d’un atelier conséquent où entreposer pièces et matériaux et de commandes publiques (contrairement aux peintres bohêmes), Ernst Barlach tente tout de même de faire la paix avec le nouveau pouvoir en place et signe « l’appel des artistes »; il reconnaît et adhère publiquement et officiellement à la politique d’Hitler. Les dignitaires nazis jouent le jeu, certains lui reconnaissent des qualités techniques indéniables, mais déplorent que ces qualités sont mal employées. Le délinquant Barlach est tamponné par la machine culturelle du IIIe Reich : Expresionniste ! Ce mot est une condamnation artistique. Il est moderne, grave et sculpte sur bois des « êtres malades et révolutionnaires », un art jugé « trop destructeur ». L’artiste dégénéré, le bolchévique Barlach est expulsé des institutions. Il devient comme étranger dans son propre pays, étrangers aux allemands du nord parmi les siens, tandis qu’il l’incarne mieux que quiconque; le prussien nordique à l’âme sublime; en comparaison à la médiocrité qu’incarne l’antisémite et libidineux Kronprinz et sa totenkopf sur sa toque de hussard ridicule; dont le Général de Lattre de Tassigny lui dira en face qu’il est un être lamentable.

A présent âgé de 65 ans, Ernst Barlach va répondre au nazisme par une oeuvre d’Art. Une personne à la jambe de bois contre l’hygiénisme et les figures aryennes athlétiques, un personnage qui lit et dont le regards semble regarder loin devant lui selon où on se situe contre les autodafé, une femme russe enceinte qui mendie contre la mère pondeuse à soldats de race pure censée être le destin idéal de la femme allemande.

En 1937, on assassine artistiquement Barlach après des années de persécution et de rejet. La Chambre de la Culture lui ferme ses portes, 381 dessins sont confisqués, puis détruit ou revendus. L’Art Dégénéré s’expose, un de ses monuments est démantelé.

En 1938, le coeur d’Ernst Barlach s’effondre dans un mélange de crise cardiaque, de pneumonie et d’épuisement; la barbarie a frappé mortellement Ernst Barlach en plein coeur.

En 1939, on arrache un autre monument pour y poser un aigle nazi.

En 1941, l’ange suspendu de Güstrow est fondu, les « êtres supérieurs » se sont fait couper leur accès à l’acier dès le début de la guerre. Des amis d’Ernst Barlach ont caché le moulage de la sculpture.

De nos jours, à Ratzebourg, écrin de maisons à colombage au milieu de 4 lacs, le musée porte le nom de l’enfant du pays qui s’y est fait enterrer, des manifestations et projets culturels en son nom sont courants. Le collectif « GoYoung » notamment, initie les enfants à l’Art à travers les oeuvres d’Ernst Barlach. La mémoire et une partie de l’Art de l’artiste ont survécu aux ruines de son monde et de son temps. Cet homme paisible, dont la solitude le long des champs aurait suffit à son bonheur, qui perdit tout car sa conscience l’ordonnait, cet « autre Zola » de l’Elbe est aujourd’hui célébré et défendu comme un trésor par des passionnés; sans doute d’autres femmes et hommes paisibles.

Publié par monsieurweso

Poète et Artiste, je mène une pratique pluridisciplinaire depuis une quinzaine d'années et me passionne pour l'Histoire de l'Art depuis plus longtemps encore. Le dessin et l'écriture sont mes pratiques premières, mais la gravure est la discipline majeure de mon travail.

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