Par qui vint l’Incertain

Il s’appelait Alfred Kubin.

Piraterie : Le Dessinateur, Ma Vie, l’Autre Côté, le Voyageur Attardé de Sylvie Doizelet, Wikipédia.

1911, un artiste en rencontre un autre. L’un est français et va explorer tout les questionnements picturaux qui accaparent encore les peintres contemporains de notre siècle, c’est Paul Klee. L’autre est autrichien et va propager un phénomène artistique qui contaminera à tout jamais l’industrie culturelle : L’inquiétante étrangeté; il s’agit d’Alfred Kubin. Tout deux deviennent amis.

Il est des « airs du temps », des passages entre deux époques où les cerveaux et talents capables semblent se conjuguer pour jouer ensemble une symphonie des arts et de la culture et donnent un ton, un tempo, une couleur à la période où cela se joue.

Alfred Kubin, dont nous allons parler ici, est pour ainsi dire dans l’oeil du cyclone au début du XXe et comme les romantiques, puis les expressionnistes et les dadaïstes, il va capturer avec justesse la nécessité artistique qui va rendre visible son temps.

De 1912 à 1919, Freud va travailler sur ce « petit rien » comme il l’appelle et qui deviendra « l’inquiétante étrangeté », tandis qu’à la même période, Alfred Kubin affirmera être « l’Organisateur de l’Incertain, de la Pénombre, de l’Onirique ».

A l’orée de l’expressionnisme allemand, avant les nouvelles de Lovecraft, avant Giger et Beksinski que les geeks célèbrent de nos jours, avant la Guerre, Venu de la lourdeur de cette fin de XIXe pour naviguer dans les ténèbres du début XXe, il est un homme, respecté de tous, un dessinateur, qui va rencontrer un franc succès et être estimé des meilleurs artistes et écrivains de son temps. Il va faire des rêves, une oeuvre qui va troubler et écrire l’expérience d’un rêve, avec une justesse encore jamais lue. Alfred Kubin, le dessinateur, le voyageur attardé, le grand démiurge de l’inquiétante étrangeté, l’autre Odilon Redon.

Pour être Alfred Kubin, il faut naître en Bohême en 1877. Kubin enfant est timide, de faible constitution, surtout pas un « gaillard ». Il subit les déménagements fréquents de sa famille qui ne lui permet pas vraiment de tisser d’amitié avec les jeunes gens de son âge. Il va donc se réfugier dans la solitude du dessin. Son père est géomètre, avec lui, il découvrira les vertus du papier. Son père stocke de vieilles cartes de l’Empire Autrichien, le verso des chiffons de papier à la cuve sera le support chéri par l’artiste, la quête d’un objet précieux qu’il ne cessera de rechercher.

La mère d’Alfred Kubin est paniste, elle meurt brutalement alors qu’il est âgé de 10 ans. Il est témoin de sa mort; son père fou de chagrin, mène des aller-retour dans la maison avec le corps de la défunte dans les bras.

La même année, son père se remarie avec la soeur de la défunte, qui décède à son tour en couche. Ainsi naît Rosalie.

Les rapports avec le père se tendent, il devient hargneux et violent. Kubin se repli sur lui.

A l’école, les années d’échec scolaire se succèdent jusqu’à ce qu’enfin, il puisse entrer en école des Arts Appliqués de Salzbourg en 1891. Malgré un début prometteur, les mauvais résultats le font renvoyer au bout de deux ans.

Son père épouse une troisième femme, Iren Kühnd, le frère de cette dernière est photographe et accepte Alfred Kubin comme apprenti. Mais l’expérience est un fiasco : Kubin se brouille avec tout le monde, boit chaque soir et néglige le travail. Cette périodele conduit en 1896 à tenter de mettre fin à ses jours sur la tombe de sa mère, mais là encore il échoue.

On le renvoit alors et sans solutions, Alfred Kubin s’engage dans l’armée. Il n’y passera que trois semaines, on découvre un jeune homme en proie à une forte nervosité. Son expérience dans l’armée se termine lorsque son commandant de division meurt. Le sachant instable, l’armée cantonne Alfred Kubin dans sa chambre, l’interdisant d’assister aux funérailles. D’un oeil inquiet, il scrute la cérémonie d’homme qui tient lieu dans la cour de la caserne, d’un oeil inquiet. C’est alors qu’aux premières notes des cuivres, Alfred Kubin fait une crise d’angoisse et perd connaissance sur sa paillasse. 3 semaines en caserne, mais 3 mois à l’hopital militaire; le soldat Alfred Kubin est bon pour retourner à la vie civile.

En 1898, les choses changent pour le mésaventurier de l’existence. Un nouveau siècle se prépare et lui également. Il passe un an dans l’atelier du graveur Ludwig Shmid-Reutte, afin de préparer son concours à l’Académie des Beaux-Arts de Munich; ce qu’il parvient à accomplir.

Il entre dans l’atelier de Nikolas Gysis, mais ne vient pas souvent et finit par abandonner. Mais au même moment, il découvre les séries de gravures de Max Klinger qui va provoquer chez lui, un vaste élan de créativité.

Alfred Kubin, celui que l’on célèbre maintenant, se met enfin à la tâche pour parvenir jusqu’à nous. C’est en tout cas à ce moment là, que l’écrivain Hans Von Weber le repère et commence à le faire connaître.

C’est à Berlin en 1902 qu’il expose pour la 1ère fois. L’année suivante, il tombe amoureux d’Emmy Bayer, qui meurt au même moment du typhus. Il se remarie deux ans plus tard avec Hedwig Gründler qui n’est autre que la soeur d’Oscar A.H. Shmidz, écrivain de la vague bohême munichoise, inconnu en France car jamais traduit.

C’est 1908, la grand année pour Alfred Kubin. En l’espace d’un mois et demi, il écrit et réalise les illustrations de « l’Autre Côté », sa nouvelle onirique, mettant en mots et en cartographie, la ville de Perle; érigée et détruite l’espace d’un rêve qui dure trop. Alfred Kubin retranscrit à merveille l’expérience incohérente du rêve, ses fragments, ses variations, ce qu’il nous reste en mémoire, le flou qui réside entre ce qu’il se passe et ce qu’on ressent et sur ce qui est constitutif du dit rêve.

Hermann Hesse le considère comme un livre majeur. La nouvelle influencera Lovecraft, Kafka, Ernst Jünger, ainsi que les surréalistes.

En 1910, il entre à la Nouvelle Association des Artistes Munichois, qu’il quitte la même année pour fonder avec Kandinsky, Franz Marc et Gabriele Münter, Der Blaue Reiter; que l’Histoire de l’Art moderne retiendra.

Ensuite, il devient ami avec Paul Klee et échangeant beaucoup avant que n’éclate la première guerre mondiale. Klee montrera les dessins de Kubin dans son journal, le « Simplicissimus ». Kubin fera un cours passage en France, dont il retiendra surtout sa rencontre avec Odilon Redon; l’autre Kubin.

Entre temps, il devient illustrateur pour les écrits de Poe, De Nerval, Lyonel Feininger, Oscar Wilde et Thomas Mann.

La Grande Guerre ne veut pas de Kubin et de sa faible constitution.

En 1915, les doctrines de Nietzsche et Shopenhauer s’intègrent à l’oeuvre du dessinateur. Durant la décennie 20-30, c’est un grand succès pour Kubin qu’on expose et dont on fait des rétrospectives. Alfred Kubin est une personnalité publique, qui échange par correspondance avec d’autres personnalités publiques. Ernst Jünger témoigne notamment de la profonde estime qu’il a pour l’artiste et de la gentillesse que l’intéressé fait preuve avec lui.

Mais c’est aussi une période de crises et Kubin vivra les siennes dans son manoir autrichien de Zwickeldt. Influencé par les arts asiatiques, indien et extrême orient, Alfred Kubin s’initie au boudhisme et à la méditation.

Il entame pour moi, une « crise de la paix » dans un monde prêt pour la guerre. Il s’aménage une pièce chez lui, dénudée, épurée, désoeuvrée et ne cesse de s’adonner à la méditation en poussant l’expérience avec une radicalité et un ascétisme extrême, au risque de faire voler en éclat son mariage. Cette pratique le met en danger aussi bien physiquement que mentalement, lui qui visitait les établissements psychiatriques afin d’évaluer les oeuvres des pensionnaires, sans jamais prendre conscience qu’il pourrait lui aussi basculer et que la vie lui a donné bien des déclencheurs probables de schizophrénie. Il y met fin juste à temps pour ne pas être définitivement « fixé », comme dit Lacan à propos d’Artaud.

Quel rapport avait Kubin le germanique avec le régime totalitaire qui sévissait toutes ces années ? En 46, dans un sentiment de soulagement, il parle de la fin de la guerre et du nazisme comme d’un spectre issue d’un mauvais rêve. Son détachement total à la lourdeur de son temps, son dégagement, va en troubler plus d’un et presque poser problème; il s’excusera de n’avoir été qu’un dessinateur.

Son épouse meurt en 1946, lui en 1959. Il lègue son oeuvre à l’Autriche, devenue gardienne des fragments oniriques d’Alfred Kubin; un héritage qui rayonne à l’internationale, chez tous ceux qui rêvent encore.

Je retiens d’Alfred Kubin, son manifeste pour l’usage de la plume pour dessiner, dans un temp où la mine droite (le rottring) et le feutre acrylique et les usages industriels du dessin triomphent, croquis aseptisé par l’importation en format numérique via la tablette graphique, pour des dessins propres en vue d’être « vendables », pour porter avant tout la promesse de sa « professionnalisation » et de son ascension capitaliste par la réalisation d’une « belle image » ou une image utile (l’illustration pour l’illustration), non plus dans la nécessité de dessiner et d’user du dessin comme moyen d’expression et d’exploration.

De gain pratique et sans trop perdre en qualité, il faut le reconnaître (les qualités du Posca sont étonnantes, le stylo à bille permet des effets intéressants et j’en use aussi), alors qu’on s’alarme de l’émergence de l’Intelligence Artificielle, affolé par le fait qu’il ait fait une belle image (bravo, il y a de la place sur mon frigo), on a probablement perdu la raison pour laquelle on dessine et ce qu’est le dessin. Alfred Kubin nous rappelle simplement, que la plume est plus expressive, la plume s’adapte à vous et donc votre plume sera forcément un objet personnel qui retranscrit votre singularité de dessinateur.

Mais on a aussi retrouvé un regain d’intérêt pour le dessin dans le monde de l’art contemporain depuis de nombreuses années, avec une très grande variété de propositions et une certaine vivacité sur le plan créatif.

De tout ces états de fait, dans cette production culturelle et artistique encore jamais égalée dans toute l’histoire humaine, avec son lot de confusions, à travers le Palantyr que représente l’écran connecté, qui aplati tout et fait valoir tout avec tout, jusqu’à ce que tout s’annule, lire Alfred Kubin, son témoignage de dessinateur est à la fois une expérience salutaire, consolatrice et qui permet de ne jamais se perdre totalement, dans cette cyber-réalité, devenue plus irréelle et vaine que les rêves; faisant d’Alfred Kubin, paradoxalement, le dessinateur chez qui il est possible de renouer avec des principes de réalité.

Publié par monsieurweso

Poète et Artiste, je mène une pratique pluridisciplinaire depuis une quinzaine d'années et me passionne pour l'Histoire de l'Art depuis plus longtemps encore. Le dessin et l'écriture sont mes pratiques premières, mais la gravure est la discipline majeure de mon travail.

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