Je suis le frère d’une artiste

ma soeur

devant une de ses installations

A Potsdam, en 2019, le ministère de la Culture du Land de Brandebourg remet un prix d’artiste émergente à une de ses habitantes :

Cécile Wesolowski.

Il s’agit de ma soeur, d’un peu plus de six ans mon aînée.

Artiste plasticienne multimédia, ma soeur a 20 ans de carrière dans l’Art; étant donné que sa première exposition est réalisée au sein d’un collectif d’artistes en 2003.

Au début de sa carrière, il y a toute une période de construction de son oeuvre par le collectif d’étudiants, c’est souvent le meilleur moyen de se motiver et de parvenir à construire des projets.

Le matériau principal pour les travaux est le kitsch, par le montage, la vidéo, l’électro-minimaliste du début des années 2000 accompagne cette dynamique, ça et l’humour potache des étudiants d’école d’art.

Il y a toujours un groupe plus ou moins formel d’étudiants comme cela dans une école d’art, entre le kitsch, le branché, l’apport de la culture populaire et des souvenir d’enfance, avec l’apport de ce qui peut être chiné autour de soi. C’est comme s’il y avait un drapeau post-Dada que les générations d’étudiants se transmettaient sans cérémonie, car bien des années après, j’aimais bien passer du temps avec le groupe d’étudiants qui était dans cette même dynamique.

Dans mon très petit monde paumé d’ado vivant dans un monde hétéronormé et sans grande ouverture culturelle (j’entends par là, dans mes rapports au quotidien avec le monde qui m’entourait, on avait une bibliothèque et des monographies à la maison; n’exagérons rien), je vois ma maison être envahie par les couleurs, le bric-à-brac des cours de sculpture et technique des matériaux, les camarades d’école et les nouvelles formes de création qu’amène ma soeur de l’école d’Art et qui ont alors cours.

Bien avant d’étudier l’histoire de l’Art au lycée, de voir une vidéo de Chris Burden, je savais déjà ce qu’était une performance et je commençais à avoir une idée de la contemporainéité de l’Art. J’entendais parler d’un certain Marcel Duchamp, qu’il y avait eut ce moment dans la création artistique. Sans ma soeur, l’Art pour moi se serait résumé à la bande dessinée et les croutes à l’huile dominicales.

Lava tube, photo digitale, 2018

Dans le travail personnel de ma soeur, qu’elle développa dans le cadre de son diplôme qu’elle reçut avec les félicitations, j’ai commencé à voir l’utilisation d’éléments liés à son identité. Il y avait à la fois ses questionnements de jeune femme qu’elle articula avec ceux de nos origines à travers des vidéos où elle incarne elle-même ce personnage miroir; ces personnages envahis par l’actrice derrière qui se demande si elle n’est pas envahie par ses personnages. Au début des années 2000, la fille de l’est de l’Europe est un vaste sujet, la plupart des pays européens de l’ex URSS intègrent l’UE, c’est aussi une période où on parle du traffic de femmes d’Europe de l’Est dans des réseaux de prostitution. Et ce drame humain produit alors une image générale de cette fille de l’est, que ma soeur incarne bon gré et aussi malgré elle; blonde comme les blés avec son rouge à lèvre jugé ultravoyant, usage qui n’est alors pas du tout en vogue à l’époque (on privilégie les roses, les couleurs plus atténuées, surtout si on est blonde) et qui sera une mode bien des années plus tard.

C’est peut-être un détail et pourtant, quand on me parlait de ma soeur lorsque j’entrais dans la même école d’Art, on me parlait de ce rouge à lèvre; comme une signature visuelle (cela change des rayures et des moustaches).

Je me souviens de ce projet complètement fou : Faire un film aux USA à la recherche des Wesolowski américains. Un énorme roadtrip avec sa camarade technicienne (qu’elle payait) à la recherche de Wesolowski avec lesquels elle avait tenté d’entrer en contact sur internet. Certains jouèrent le jeu, d’autres étaient complètement paranos et prirent peur, parce que c’est le pays des tueurs en série (il y a une jeune femme qui ne cible que les gens avec le même nom de famille que le sien, le FBI a fait appel aux meilleurs profilers pour comprendre les intentions de cette petite vidéaste française, nos meilleures équipes sont mobilisées).

Bien avant le retour des identitaires par des tendances lourdes qui installèrent un froid dans le pays, ma soeur fit de ses questionnements, abordant pourtant les mêmes thèmes, un moyen de faire oeuvre et de se construire en tant qu’artiste et surtout quelque chose d’amusant, non dénué de dérision.

Minsk-Tijuana, masque céramique et matériaux mixtes.

Même si je n’ai pas vu beaucoup d’installations récentes de ma soeur ces dernières années autrement que par photos, pour des raisons pratiques, j’ai une manière de voir ses travaux, comme peu de gens le peuvent, sur le plan des percepts et de l’esthétique; car je sais de quels souvenirs elle va tirer telle ou telle installation.

Je ne sais pas si je pourrais me dire son plus grand fan, car je la connais d’avantage que juste la Cécile artiste, mais je suis probablement son premier public et le premier stagiaire de sa carrière et même un de ses premiers modèle photo.

Pendant toute une période, au sortir du Fresnoy, ma soeur enchaîne les dossiers de résidence un peu partout en Europe, elle suit le parcours des plasticiens contemporain européens qui voyagent, se professionnalisent, rencontrent des curateur.rice.s et philosophes, montent des projets et changent d’endroit en Grande Bretagne, aux Pas-Bas, en Italie, en Autriche; jusqu’à résider Allemagne.

Installation réalisée avec des couvertures de survie

Elle développe un travail s’articulant autour de la problématique de la Vie Liquide (qu’il faut aborder par Baudrillard et non Bauman cependant) et des nouvelles conditions qu’elle induit.

Pour cela, elle utilise différents matériaux comme par exemple, les couvertures de survie, mais aussi la céramique et l’utilisation d’hydrocarbure afin de créer des sculptures et installations, parfois accompagnées par des projections vidéos permettant d’en animer les surfaces qui apparaissent ici comme découpées, foisonnantes, saturées par des couleurs électriques.

A la fois doré, mais pas d’or, le « faux » doré, on le sait peu, est souvent plus beau que le doré de l’or. Le doré de la couverture de survie est plus fort, il est comme celui des appareils mis sur orbite, comme celui du carnaval qui renverse tout, comme celui des guirlandes de Noël bon marché, il est comme l’or qu’un plein soleil reflète à travers l’eau dans les Contes de Fées.

Les matériaux de la surconsommation, de la surtransformation et donc, de l’anthropocène, s’évadent de la banalité pour devenir des objets amusants, glamours, non sans humour.

Ma soeur travaille également en collaboration avec d’autres artistes, notamment dans le spectacle vivant où elle participe à l’édification des décors de différentes pièces, pour différentes compagnies (théâtre, danse etc).

Comme vous pouvez le voir, nous n’avons pas du tout le même univers, ni la même manière d’aborder l’Art, tandis que nous venons du même foyer et sommes allés pratiquement dans les mêmes écoles et avons croisé les mêmes professeurs d’Art; sauf un, donc je vous parlerai ici bientôt.

De même, en tant que personnes, nous sommes radicalement différents. Pourtant, notre respect mutuel est profond, on s’entend toujours bien quand on se parle et on parvient à se comprendre, nous savourons chaque moment rare passés ensemble et la dernière exposition d’Anselm Kiefer, je tiens à rassurer tout les lecteur.ices, nous a mis tout deux d’accord.

Pour en savoir plus sur le travail de Cécile Wesolowski,

Son site : https://www.cecilewesolowski.com

Son Instagram : https://www.instagram.com/cecilewesolowski

Publié par monsieurweso

Poète et Artiste, je mène une pratique pluridisciplinaire depuis une quinzaine d'années et me passionne pour l'Histoire de l'Art depuis plus longtemps encore. Le dessin et l'écriture sont mes pratiques premières, mais la gravure est la discipline majeure de mon travail.

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