I
Je traverse le fleuve chaque matin
Et je redeviens, un passager
Les royaumes se traversent
Sans aucun pas de trop
Tout s’arpente, tout s’atteint
Dans les souffles des flux et reflux
Quand le jour est tant beau,
Que les bruits ne sont plus que murmures,
Eteints dans la grande musique de l’horizon,
Où le flux s’éteint lui aussi
Les eaux brillent par les soleils invaincus
La paix s’étend au loin et les cieux
Ne couvrent aucune menace
La nuit est claire pour les chariots
Les couronnes tombent des tours
Il m’est fait en cadeau cette quiétude,
Vécue dans sa totalité, précieuse, précaire,
Inédite et exclusive et je l’accepte
Comme j’accepte le cycle des jours sombres
Leur dureté sur laquelle bascule la réalité
Comme montée sur une roue
Inhumanité triomphante
Cynisme, nihilisme, violence
Le Mal prend soin de ses outils
Passé maître dans le recyclage
Avec sérieux, je mets en place mes stratégies
Mon destin ? Emporté, je le sens, je le sais
Je sens la boue de la crue
Ma fosse, ta fosse, notre fosse
La terre noire, les dernières bougies
Les empires retournent, laminent et crèvent.
II
Je me lève pour un autre flux, un autre matin
On croirait traverser le même fleuve,
Mais il n’en est rien
Multiple, renouveau, l’humeur du vivant
Un dieu antique dont on vénère les caprices
L’irationnalité comme un lieu
L’absence de contrôle, comme une norme
Donnant, reprenant, caressant, punissant
Emplissant les coeurs d’humilité,
De respect, de gratitude
Toutes et tous du même monde,
De la même roue, du même flux,
Qu’il fut troublé ou limpide
Avant que ne se révoltent les Titans
La Beauté exista peut-être
Pour un autre flux, un autre matin.
III
Il y eut d’autres matins où la dureté du monde
S’épuisait dans le sable, le quartz et la vase
Pris dans un fleuve comme on est dans un rêve
En des temps où l’on rêvait vraiment,
Même le jour
Les peurs étaient simples et s’embrassaient
Saisies dans l’odeur de l’ours,
Combien d’idées sont nées ainsi ?
Et on grattait la pierre
Pas un os n’était gâché
Tous habitaient les roseaux et les vents
Le monde n’était d’aucune erreur
L’humanité, si peu, était sophistiquée
Et son ennui était doux
Comme une perle de verre
Une patine sur la pierre
Comme la peau de l’autre
Cet autre tant aimé
Et qui aimait en retour
Comme les affluants
Qui offrent un fleuve au monde
Courant, l’élan vital
Permanent, puissant, passionné
Tout les matins.