La fois où j’ai participé à la musique d’un film

Que nous avons joué en live.

Nous sommes en 2012-2013 et depuis quelques temps, je fréquente « Lucius », le premier étudiant d’Alexis Trousset (pour qui j’ai consacré un article sur cette rubrique), dans son studio. On partage quelques affinités artistiques et musicales et depuis quelques temps, il me parle d’un film, apparemment libre de droit, complètement tombé dans l’oubli et qui s’avère être une pépite : Dementia, 1953-1955 de John Parker (né en septembre 1925).

Dementia est son unique film et c’est une pépite, un thriller américain qui est une clef dans l’histoire du cinéma et qui fait le pont entre Hitchcock et David Lynch.

Rapide point sur le film :

L’histoire se base sur un rêve de l’assistante de John Parker, les scènes sont tournés dans des décors studios ayant servi pour Orson Welles, l’actrice et héroïne est un « anti-canon » de la représentation des femmes dans le cinéma de cette période, le film est tellement violent pour l’époque, que le Mc Carthysme passe par là et le censure. Il n’est diffusé qu’en première partie d’un documentaire sur Picasso, dans des séances de cinéma organisées pour des étudiants en psychiatrie.

Le film accumule des plans et des éléments qui ont tout pour être cultes, avec des plans rapprochés sur des scènes de violence qui sont très forts et « expressionnistes » 7 ans avant la sortie de Psychose. Le film met en scène des rêves, des symboles, joue sur la déformation du Réel par la détresse psy du personnage principal; tant et si bien qu’on doute de ce qui est réel et fantasmé et cela distend également le temps; c’est tout ce qu’on retrouve dans le cinéma de David Lynch une trentaine d’année avant ses débuts.

Le film qui a tout pour nous plaire

Lucius voit dans ce film, un matériau qu’il faut absolument utiliser et faire connaitre, lui qui aime organiser des séances de films chez lui ou sur le toit de l’immeuble l’été avec des camarades, c’est également un grand amateur de musique de film (réflexe que je n’ai pas, je n’ai que des musiques de groupes chez moi) et il va se lancer dans la création d’un groupe, qui deviendra « Non-Non » (le jumeau maléfique de « Oui-Oui »); qui sera trouvé assez tard dans le projet d’ailleurs.

Il y a donc (de gauche à droite) : _Phileas de Belquart à la batterie, _ Aurélien à la trompette et clarinette, _Lucius au thérémine et moi (si si c’était moi ce truc) à la basse.

Pour résumer un peu notre son, on pourrait dire qu’on a mélangé du free-jazz avec du doom pour la partie musique de bande son, ainsi qu’un travail de bruitage sur certaine scènes.

On a fait un financement participatif (c’était un peu les premières années du concept d’ailleurs), produit une jacquette pour le DVD du film avec l’enregistrement de notre B.O par-dessus (on est partie du principe que le film était libre de droit après recherches infructueuses pour connaître le détenteur), on a imprimé un livret avec des estampes originales réalisées pour la plupart à l’eau-forte sur une des presses d’Alexis Trousset.

En parallèle, on a beaucoup répété le soir, d’abord scènes par scène (où on composait à peu près en même temps), puis nos répétitions consistaient à rejouer le film en entier, pour bien se caler sur les scènes; car il fallait être capable de jouer le film en live. C’est encore Lucius qui avait une vraie réflexion sur la fonctionnement de la musique de film et comment découper les parties pour travailler dessus. Cela a fonctionné, on a réussi à entremêler musique et son, bande originale et bruitage et le final se terminait par un jam à la fin de la représentation. A la fin, on parvenait vraiment à pouvoir jouer en impro durant plusieurs minutes et fournir un son tout à fait unique.

Le boulet du groupe

Je ne vais pas parler de ce projet, aussi passionnant qu’il puisse paraître, sans avoir l’honnêteté de dire que j’ai été le « boulet » du projet et difficile à vivre. En effet, ma contribution dans ce projet, se limite surtout à l’apport musical, bon gré-mal gré selon les humeurs, il y a peu de ma pâte dans les gravures réalisées, je pense que je n’ai pas participé à toutes les séances de tirages, ni à l’organisation (discuter pour des concerts, pour la rédaction du financement, finir le livret etc), c’était souvent compliqué de me faire venir aux répétitions; si bien que le groupe a même cru que j’allais leur faire faux-bond avant des représentations live (ce que je n’aurais jamais eu l’intention de faire). Alors pourquoi un tel comportement ? C’est bien simple, j’ai démarré ce projet, alors que j’étais tout simplement au fond dans ma vie perso, ma vie était absolument pas stable, complètement en chantier avec beaucoup de changements nécessaires et à venir et beaucoup d’incertitude; donc quand on a une vie instable, on ne peut pas l’être soi. Je m’en excuserai jamais assez. Si j’avais participé à ce projet deux ans avant, on aurait fait deux fois plus de concerts. Une autre excellente question devrait se soulever chez vous : Pourquoi garder un tel connard dans le groupe ? Eh bien parce que mon son à la basse donnait une pâte « doom » à la mode à l’époque, qui collait parfaitement et apportait beaucoup de densité à la Bande-Son et beaucoup de gravité aux séquences sombres du film. Et dans notre coin, j’étais le seul à faire ce que je faisais (compenser mon piètre niveau de jeu avec une disto-fuzz très grasse et un chorus années 80 très « cold »). Pour convoquer les ténèbres, il fallait le bassiste le plus désespéré, mais aussi le plus désespérant. On est quand même parvenu à négocier ma sortie sans heurts après un dernier concert; j’ai même proposé une remplaçante pour qu’ils puissent continuer de jouer, mais elle a déclinée l’offre.

Notre concert le plus important

Comme nous n’étions pas un « groupe » de scène, mais juste les fossoyeurs d’un film qui était la partie la plus importante du projet, nous avons donné des projections lives et pouvions présenter notre projet en tant que séance de cinéma. Aller voir un film méconnu, mais portant un nom accrocheur comme « Dementia », avec la promesse d’un orchestre live, c’est quand même plus sympa comme sortie, qu’aller voir un groupe inconnu qui débute, pour le plaisir de les entendre se foirer (et puis Martine Aubry ayant fait fermer tout les bars concerts à cette période, cela n’aurai pas eu lieu).

On a joué dans des lieux indépendants, un immeuble d’atelier d’artiste hors du circuit culturel institutionnel, un squat, une salle associative, mais notre plus gros concert, celui qui était le plus important, c’était dans le plus gros cinéma indépendant du continent : Le Cinéma Nova de Brussel.

Cela a été notre plus grosse salle, avec pour la seule et unique fois, une scène, le film projeté sur grand écran, dans le meilleur pays du monde, dans une structure gérée par les mecs les plus sympas du monde, on est passé après la visite de John Waters et rétrospective. Aurélien avait sa femme qui vivait à Brussel, on avait compris que Lucius envisageait d’aller vivre dans la capitale et bosser dans ce cinéma; il présentait la chose comme « notre opportunité », mais non, c’était bien la sienne et je suis content que ça ait abouti pour lui ensuite. Ce fut une victoire en demi-teinte : La performance fut très réussie de mon côté, étant sur une scène dans un cadre pareil, sachant que c’était la dernière fois de ma vie que je donnais un concert pareil, je me suis lâché. Par contre, d’autres membres du groupe furent déçus de leur prestation, quand à l’enregistrement, il y aurait eu un souci technique et cela n’aurait pas prit. Et comme on n’était pas encore tout à fait à l’ère des smartphones aussi performants que maintenant, il n’existe aucun extrait filmé de cette représentation, même pas durant notre finale où on a continué de jouer une fois que le film était terminé; c’est vraiment dommage.

Comble de l’horreur : L’enregistrement retenu pour notre version DVD était la pire version selon moi, celle où je jouais le plus mal. Je n’ai jamais regardé ce DVD, car je ne supporte pas l’audio de cette version.

C’est ainsi que c’est terminé l’aventure « Non-Non plays Dementia », on a quand même eu la chance d’être beaucoup entouré par les amis qui sont venu aux représentations, on a réussi à rendre des gens curieux de ce film, on a bu de la WestVleteren dans Brussel servies par un patron sous le charme qui est descendu les chercher lui-même à la cave (oui c’est un moment important de l’aventure, c’est de la WestVleteren dont on parle !).

Non-Non n’a débouché sur aucun autre projet musical, j’ai dit non pour un concert dans une galerie durant la Braderie de Lille (je déteste la Braderie de Lille), alors que deux zigotos du groupe avaient dit que c’était ok. Je suis rapidement passé à autre chose, j’ai gardé contact avec Phileas, parce qu’on était déjà de bons camarades avant ce projet, mais pas les autres. Et c’est ça la vie d’un groupe, ça ne dure qu’un temps, quelques temps de micro-tyrannie, pour donner vie à quelque chose qui sera oublié ou bien peut-être évoqué de nouveau 12 ans après; comme ayant été le projet fou d’une bande d’allumés et fauchés qui ont joué la musique live de film dans une démarche sincère et avec un son unique, pour convoquer les ténèbres, avant de repartir dans l’ombre.

Et puisque vous avez été sage et avaient lu ce texte nul jusqu’au bout, je vous laisse avec un peu de musique :

Publié par monsieurweso

Poète et Artiste, je mène une pratique pluridisciplinaire depuis une quinzaine d'années et me passionne pour l'Histoire de l'Art depuis plus longtemps encore. Le dessin et l'écriture sont mes pratiques premières, mais la gravure est la discipline majeure de mon travail.

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