Une histoire des origines de la gravure.
Si on illustre facilement l’art et la culture avec des exemples célèbres de tableaux et de statues, particulièrement de peintures et de sculptures, il existe une pratique qui suit l’humanité depuis tout aussi longtemps et lui a permis de développer autant son sens esthétique, que pratique, l’a aussi bien porté dans l’inutilité nécessaire de l’art, que dans l’utilité pratique du développement technique et technologique : C’est la gravure.
Aujourd’hui encore, la gravure est au coeur de notre civilisation, puisque sans circuits de cuivre passés au Perchlorure de Fer, vous n’auriez pas l’immense privilège de me lire. Sans même parler de la nanogravure dans les processeurs, dont les secrets industriels relèvent de l’enjeu géopolitique. De même avec l’imprimerie qui étiquette tout ce qui est produit. Nous sommes entièrement entouré par notre mode de surconsommation et de financement par la publicité, l’étiquettage, la communication graphique des marques par le logo.
Mais ici, nous allons plutôt parler de la gravure comme acte de graver un support en y inscrivant un creux à l’aide d’un outil, puisque pour l’art imprimé, cela arrivera bien plus tard dans l’Histoire et pose la question de l’estampe, mais aussi la problématique du papier.
Pour parler d’une gravure en creux, les archéologues emploient le mot « glyphe » et les plus anciennes gravures, retrouvées sur tout les continents peuplés par les premières populations humaines, sont appelées « Pétroglyphe ». Ce sont des gravures en creux, sur pierre, pour lesquelles on recherche un contraste de ton entre le sujet gravé et la pierre officiant comme support.
Le mot « glyphe » renvoie également à l’écriture, sa définition seconde évoque l’idée de caractère et de police d’écriture, ce n’est pas un énième imbroglio de la langue française : La naissance de l’écriture passe par la gravure et particulièrement le pétroglyphe, dont la pratique perdure jusqu’au XXème siècle chez les populations tribales encore coupées des sociétés prétenduement civilisées.
L’art et la technique, commencent donc par un premier geste : L’incision/creusement de traits ou points en vue de produire un glyphe sur différents supports qui le gardent en mémoire (ne s’éfface pas à peine le trait effectué). Comme un geste premier, l’homme décide, autour de l’holocène (période tardive du paléolithique), soit environ 12 mille ans avant notre ère, d’inscrire une marque en creux sur un support dur (ce type de date est sujet à nombre de découvertes bouleversantes par le temps qui courent).
Loin d’être un acte primitif et compulsif, on sait comme les peintures pariétales, que cela demande une certaines technicité. Il faut avoir une maîtrise de la fabrication de l’outil et des matériaux, de la pierre, de l’os ou de l’ivoire et on y constate déjà la nécessité pour le graveur de travailler une patine ainsi qu’un raclage des surfaces, sans parler du soin apporté à l’incision elle-même, qui montrent la volonté de mettre en valeur l’ouvrage. Le primo-graveur, recherche une différence de ton, de contraste et d’aspérité entre ce qu’il grave et son support.
Première constatation est de voir qu’il s’agit de mettre cette gravure en valeur et de ne pas en faire simplement un objet fonctionnel; donc un engagement dans le travail qui est total et de fait, sophistiqué. Mais aussi, en modifiant la surface de la pierre, en la retravaillant, on peut y voir la nécessité de montrer que l’homme se distingue déjà de la nature et ne veut pas que ce qu’il produit, puisse être confondu avec ce que produit la nature (étant donné que certains animaux gravent le bois également, sans parler d’effets provoqués dans certains contextes d’érosion). Car la nature peut évoquer chez l’homme, dans son image, une évocation ou l’image d’un sujet qui n’aura pas été réalisé par son semblable. Quand on regarde un nuage par exemple, on peut y distinguer une forme qui nous ferait penser à un animal, de même avec certains rochers qui ont été renommés par rapport à ce qu’il pouvait nous évoquer par sa forme (là encore souvent un animal ou une partie d’animal). La gravure réaffirme la nécessité de l’homme, par ses activités, de distinguer ce qu’il produit, de ce qu’offre la nature.
Sans doute que le paléolithique fait travailler l’imaginaire humain dans ce sens, nommer les choses dans le paysage selon un animal, afin de se repérer dans l’espace, décider de faire consensus en affirmant tous dans la tribu, que le rocher juste avant la rivière fait penser à un ours et pas une chèvre cabrée, et donc composer par ces désignations, un langage, puis des mots.
Produire un pétroglyphe, c’est donc générer soi-même ces anamorphoses et non plus la nature et déjà composer des éléments plus complexes et sophistiqués que ces derniers; le tout étant également déjà conditionné par le langage. Le pétroglyphe est donc probablement le moment où l’homme se saisit de son langage et de son espace et ne se laisse plus influencer par ce que la nature lui propose comme repères spatiaux. Le pétroglyphe comme gravure première vient affirmer l’homme dans sa réalité; la gravure est donc l’outil premier de ce que la philosophie nomme le « Dasein »; être là, être présent, dans sa réalité.
La gravure primitive est donc une méthode artistique hautement technique, trouvant sa source dans l’imaginaire et la concrétisant de manière tangible, par la modification du support utilisé, le dénaturalisant pour être avant tout fonctionnel, permet à l’Humain de s’affirmer dans sa réalité.
La peinture, quant à elle, persiste à dépendre des formes déjà existantes sur les parois afin d’en composer un sujet, sur telle partie de la paroi, on y verra l’occasion d’y dessiner et peindre par dessus un museau, sur une autre partie, un ventre car la rondeur de la paroi s’y prête; la peinture comme celle de la grotte Chauvet semble au contraire, affirmer encore une certaine dépendance à la nature et l’espace donné (art in situ).
Comme pour les peintures pariétales, on retrouve des empruntes de mains gravées, des figures animales. Sans trop exagérer, on peut aussi interpréter certains pétroglyphes comme étant des cartes avec notamment ces traits en courbes régulières dont s’inspirera probablement Matisse dans ses oeuvres.
Pour ne pas être trop catégorique dans ce qui est affirmé, on peut aussi considérer qu’il y a des gravures sur parois qui dépendent entièrement de la physique de la dite paroi, autant que peut l’être une peinture pariétale; ce qui va probablement permettre de déboucher vers la sculpture.
Parmi les modèles les plus anciens, réalisés par des membres de tribus aborigènes, les archéologues ont même identifiées ni plus, ni moins, des cosmogonies. Autrement dit, des cartes et récits (ils peuvent être à la fois l’un et l’autre) organisant l’univers, mais officiant également en tant que porte menant au monde des rêves. Une hypothèse, un remarque nous saisi tout naturellement en lisant cela : On ne peut que penser à la nuit, à l’observation des étoiles sous une « vraie nuit » (que nous sommes très peu aujourd’hui à connaître) et aussi à la possibilité de la nuit d’être un portail menant au monde des rêves.
ce qui peut expliquer la nécessité, très tôt, de polir la pierre, probablement afin qu’elle puisse luire dans une nuit claire.
Ce rapport à la nuit dans la gravure, nous le retrouvons encore de nos jours, lorsque par exemple, Georg Baselitz affirme que la gravure serait « la nuit de la peinture ». Sans parler de nombre de sujets gravés dans l’Histoire de l’Art qui font référence au monde de la nuit, ses créatures, ses êtres diaboliques et également ses jeunes imprimeurs d’ateliers qui s’encanaillent la nuit dans les cités du Moyen-Âge avec les population marginalisées (aussi bien les déhérités, que les voyous et autres artisans dont les métiers sont salissants et noircissants).
Il est vrai que la peinture, par ces montées de tons colorés, va puiser toutes ses puissances dans la lumière du jour. On monte une couleur, un ton, comme quelque chose de solaire et le plus communément sur des fonds clairs afin de produire immédiatement un objet très lumineux. Essayez de peindre à partir d’un fond très foncé, la couleur sera terne et il faudra couvrir par-dessus votre touche beaucoup de fois avant d’obenir une couleur au ton fort. A contrario la gravure doit creuser et polir son support comme si la lumière se faisait plus rare et qu’on allait la puiser loin dans l’obscurité. Toute l’Histoire marquante de la gravure convoque la nuit, ses puissances, ses créatures, ses rêves, ses tourments; qui plus est, sur tout les continents où elle est pratiquée et au sein même des sensations que produisent ses différentes techniques. Mais revenons quelques milliers d’années en arrière et poursuivons.
Vers le Mésolithique, période intermédiaire entre le Paléo et le Néolithique, les échanges débutent, les sociétés humaines s’affirment et là encore, ce n’est pas s’avancer que de dire que certains pétroglyphes servent probablement de « bornes » pour certaines routes d’échanges, pour affirmer l’identité de la communauté dont on est originaire; l’élévation du niveau de vie permettant d’ailleurs à la gravure de s’affirmer sur d’avantage d’objets en les mettant en valeur.
La gravure devient alors « motif » pour bijoux, sur la céramique (dont les premières traces apparaissent dans les montagne de l’Anatolie, au nord de la Mésopotamie; régions emblématiques de la période) etc.
Si la peinture demande la composition de pigments et de liants et semble se faire paradoxalement, dans la pénombre des grottes (même si les parois en extérieur des aborigènes australiens notamment, tiennent lieu de contre-exemple); le pétroglyphe est tout entier tourné vers la lumière et le travail de la patine, la nécessité du contraste entre le dessin gravé et la paroi, semble indiquer qu’il s’agit du premier art qui questionne la lumière (avec pour hypothèse cette de la lune).
Cela veut dire que l’art de Pierre Soulages est très proche des premiers actes et questionnements artistiques et plastiques de l’humanité, ceux-là même recherchaient des patines et des contrastes sur des pierres sombres; ayant la lumière comme préoccupation première; comme une rareté à aller puiser avec soin.
L’incision semble confirmer les deux éléments primordiaux du dessin : Le point et le trait. Certaines gravures sont entièrement composées de points afin de produire une forme ou un glyphe, d’autres utilisent les deux.
Quoi qu’il en soit, durant ces périodes, ce sont toutes les formes de perception qui sont sollicitées et pas uniquement visuelles. Nous ne trouverons jamais de traces prouvant que nos ancêtres tentaient d’inclure l’odeur des animaux chassés au moment de les imiter, de tenter de s’approprier leur force (ce qu’on soupçonne à propos de l’ours par exemple, probablement le dieu premier) et de s’en inspirer, mais nous pouvons constater aussi bien pour la peinture, que la gravure, que le toucher est pris en compte en tant que moyen de perception.
On imagine très facilement ces populations, toucher ces incisions, peut être fermer les yeux et tenter d’en suivre les cheminements du bout des doigts, toucher la paroi patinée, très différente de l’aspérité brut habituelle. Comme les peintures pariétales, étant en relief, permettent aussi bien de regarder le ventre d’un buffle que de le toucher et constater l’arrondi le rendant plus « vivant ».
La gravure jusqu’à notre ère, se retrouve dans la plupart des objets afin de les décorer, est un outil d’échange, d’affirmation de soi et de sa communauté et son incision sur support rigide ou « immuable » comme la pierre, est la garantie d’une mémoire qui perdure, qui se transmet et vont conforter les sociétés humaines dans leur développement. Ce qui aboutira d’ailleurs au bas-relief et la sculpture.
Le Mésolithique s’achève d’ailleurs avec l’arrivée de l’agriculture et l’écriture; qui donne lieue au Néolithique. L’écriture est une déclinaison de la gravure pour la ciselure, du pétroglyphe, on passe à l’homoglyphe ou homographie, la répétition d’un ou deux traits pour composer des mots et des chiffres comme pour l’écriture cunéiforme. Mais avant de passer de la pierre à l’argile, il faut également compter sur la maîtrise de la céramique (la cuisson de l’argile) dans le processus.
Concernant l’origine de notre alphabet latin, il faudra fouiller le désert du Sinaï, pour trouver dans une grotte, des pétroglyphes qui attesteront que l’alphabet latin, les hyéroglyphes égyptien et l’alphabet arabe, ont une seule et même origine, grâce à la capacité de conservation de cette technique à travers les âges. On constatera notamment que la première lettre de nos alphabets, découle d’une tête de buffle simplifiée en un rond sur lequel siège un demi cercle en guise de corne et dont le mot dans cette écriture idéogramme, aurait donné le son en plus de la lettre A.
La gravure est donc une pratique au coeur de l’Histoire humaine, de son développement, de son identité. Par son incision sur la pierre qui doit perdurer après sa mort, il y a l’affirmation de la conscience de la mort, l’affirmation de soi dans la réalité; le Dasein. Et il y a aussi sa capacité à développer une mémoire, des connaissances et donc une capacité redoublée de s’adapter, survivre et développer des solutions. Mais la gravure est avant tout une discipline première dans l’Histoire de l’Art, elle questionne le toucher, la lumière, multiplie les sujets, les supports et se mélange avec d’autres disciplines par la suite (céramique, fonderies, objets, bijoux, sculpture, dessin etc). il est le premier outil cartographique, pour se repérer dans l’espace, une manière première aussi dans l’échange et pour informer.
Dès que les sociétés vont se complexifier aux alentours de l’Âge du Bronze, la gravure va connaître un regain esthétique en étant plus souvent et plus facilement employé en tant que gravure en relief et non plus en creux; peut-être aussi parce que le creux se prête d’avantage au jeu de l’écriture et que le rapport à la forme sur le support se modifie au profit du relief; parce que ce qui apparaîtra en relief sera peint (et souvenez vous que la peinture pariétale prend énormément en compte le relief du support). Les sociétés se complexifient, alors l’art devient pluridisciplinaire dès l’âge du bronze et l’Egypte, la Perse et la Chine antique affirmeront cet état de fait d’autant plus par la richesse et la virtuosité de leurs productions artistiques. Dessin, gravure et peinture deviennent des étapes pour une seule et même fresque. L’acte de graver devient la forme dans sa réalité, la peinture vient mettre en couleur et donc « faire mentir » (c’est l’origine du mot couleur), dans le sens où l’on fait mentir la matière (le support) en la recouvrant.
Mais déjà, la gravure est la chose majeure issue de l’aube des temps, qui aura fait sa place à travers plus de dix mille ans d’Histoire avant même de parvenir jusqu’à notre ère. Technique, complexe, multiple, qui s’adapte, échange et se mélange, qui garde en mémoire, ambivalent (sensible et pratique); la gravure aura fait l’Homme à son image.