Alexis Trousset est mon école d’Art

Il y a un peu moins d’un an, La Voix du Nord, diffusait une vidéo dans laquelle on découvrait deux immenses tirages xylographiques dans le cadre d’une exposition visible durant un mois, dans un Centre d’Art Contemporain situé à Arras; l’Être Lieu.

On s’agite, il y a des étudiants foulant au pied les verso afin d’imprimer de leurs poids les gravures, tandis que l’on dresse le tout avec des cordes afin de révéler les tirages au public.

La vidéo montre d’une flèche un homme, il s’agit de son exposition; c’est Alexis Trousset.

Professeur de gravure à l’esa de Tourcoing, en résidence et enseignant également à Arras depuis 2023, Alexis Trousset n’est autre que le professeur qui m’a pris sous son aile lorsque j’étais étudiant, m’a formé, m’a pris en stage comme assistant et fait participer à tout un tas de projets culturels et artistiques; c’est depuis longtemps mon ami.

Séduction, maintien et Arts Martiaux

http://www.alexistrousset.com/

Alexis Trousset développe un travail de dessin, d’écriture et gravure performées, dans laquelle l’engagement du corps joue une place cruciale et instaure une limite, par exemple dans les dimensions engagées pour ses dessins, qu’il réalise montées verticalement sur le mur de son atelier roubaisien (on dit que certains n’en sont jamais revenus, je suis tenu au secret et ne peux commenter cette rumeur).

Il pense le dessin comme une toile d’araignée, un étoilement ou encore un labyrinthe, mettant en place des mondes, fouillés, grouillant, parfois atteint dans leur constitution, partant de « signes », de « formes », parfois organique, stellaire, poussière (étoile ou poussière d’étoile ? Quelle différence ?), afin d’obtenir ces dessins grands formats, parfois montés sur panneaux; dispositif qui renvoit aux maîtres primitifs de la Renaissance, tout en employant des problématiques techniques et artistiques contemporaines.

Il faut ajouter à cela également un travail de gravure monumentale, dans laquelle il engage son corps par le foulage aux pieds en guise de presse; s’inspirant de ses années de praticien d’arts martiaux. L’Art comme un combat, hier le Karaté, aujourd’hui la boxe Win Chun.

Son travail plastique répond à son travail d’écriture performée, où les dispositifs de la performance artistique rencontrent l’écriture et la lecture héritée des frénétiques, d’Antonin Artaud, d’Henri Michaux…

Il apparaît plus évident maintenant qu’Alexis Trousset m’a fait, non pas comme un professeur avec son élève, mais comme une école à part entière; quitte à attiser les foudres de quelques détracteurs sur mon travail et les rapports que j’ai pu entretenir avec lui.

On n’aime pas trop les élèves proches de leur professeur, on n’aime pas non plus quand il y a une forme de redite dans les pratiques et problématiques, sauf évidemment si vous faites du street-art, là, une foule de gens viendra défendre le fait que vous ne plagiez pas Keith Haring, mais « pratiquez du Doodle Art ». Mais moi, « mon Keith Haring », non seulement je l’ai connu de son vivant, mais j’ai aussi travaillé avec et accompagné pendant des années.

J’ai entendu dire qu’on disait de moi : « Alexis fait du Trousset »; formule bien trouvée, bien que facile. Je réponds à cela : « Ah, mais si seulement j’en étais capable ». Ce n’est pas une injure envers moi d’affirmer une chose pareille, mais envers lui; c’est cela qui me gêne dans cette affirmation.

Du reste, quitte à ce qu’on me fasse le procès sur mon originalité et ma singularité, je le revendique : Je suis l’élève d’Alexis Trousset, ma production plastique s’en fait sentir, je n’ai aucun problème avec cela, j’en suis fier, reconnaissant et honoré.

Dans mes rapports avec Alexis Trousset, rien n’a jamais été forcé. Cela relevait de la prophétie à la Franck Herbert. Dès ma première année à l’ERSEP, alors que je devais découvrir le cours de gravure dans la seconde moitié de l’année, des élèves venaient me voir en disant que j’allais aimer ce professeur et son cours; ce fut le cas en une heure de temps; étant le seul élève à fondre de rire à ses blagues.

La même année, je pense bien avoir dû me rendre 6 à 8 fois au Muba Eugène Leroy de Tourcoing afin de voir, revoir et emmener des amis, voir l’exposition d’Alexis Trousset; tandis qu’on ne se connaissait pas encore.

Deux grands bruns à lunettes, Alexis et Alexis, tout de noir vêtus, sillonnant les couloirs d’école et d’ateliers en échangeant des mots complices et en partageant le même humour un peu cinglant; faisant exprès d’effrayer les autres en créant un duo digne d’un film de Cronemberg de personnages s’appelant tout deux pareil, se répondant de manière froide et symbiotique avec un sourire en coin; c’était grisant et tentant d’adhérer pleinement à un projet pareil.

Ensuite j’ai découvert la gravure, ce qui me paraissait autefois austère, m’a parut être un bon moyen de salut, pour palier à mon manque de rigueur et de discipline et à mes carences culturelles colossales. Je ne connaissais rien à rien, je savais simplement que je voulais dessiner et que j’étais un rebelle amateur de contre-culture. J’étais personne, je venais d’un milieu modeste, je n’avais pas de corps, aucune notion technique, à pein de modestes capacités intellectuelles dissimulées derrière plusieurs années de résignation face à l’échec au sein du système scolaire. Ma rencontre avec Alexis Trousset m’a permis de passer d’adolescent attardé, à artiste et poète et surtout d’être sauvé. Je suis la preuve vivante qu’Alexis Trousset accompli pleinement sa mission d’enseignant.

M’enfermer à clef dans l’atelier de gravure, m’a permis de fuir un temps l’école, tout en étant dans l’école; parce qu’il y avait certains changements, certaines injonctions, que j’avais du mal à supporter (tout en menant des projets en commun avec des étudiants de la fac, des expos, des publications étudiantes, des performances, des concerts improvisés etc).

C’est sa femme Sibylle Lerouge et lui qui ont découvert mon travail d’écriture, ont été les premiers à le défendre, le faire publier chez « Pire Fiction » (édition encore souvent imitée mais jamais égalée) et me faire performer.

Voilà, c’est un Pire Fiction, on n’a pas fait mieux depuis.

Avec Alexis Trousset, j’ai découvert Antonin Artaud sur lequel il avait écrit une thèse, j’ai été complice dans certaines de ses performances, pour ensuite mener des lectures publiques avec lui, au côté de Sybille Lerouge, Laurent Bouckenooghe Charles Pennequin, Dominique Sampiero entre autres et aussi le regretté professeur de philosophie Gérard Briche, disparu cette année et qui était notre camarade.

Peu après être entré dans son cours de gravure, il a montré de la curiosité à mon égards, alors que je ne faisais pas un pas vers lui (je n’osais pas), puis j’ai été son stagiaire-assistant dans son atelier et il m’a laissé dessiner sur un de ses très grands dessins, en me disant (chose dont je n’ai pas l’habitude), que c’était très bien que je sois gaucher, car « avec les droitiers, on ne peut rien faire ». Il m’a donné un peu de matériel pour me remercier en disant à chaque fois qu’il aurait voulu me payer en tant qu’assistant (alors que je serais prêt à payer pour le redevenir).

Il m’a permis aussi d’être stagiaire en musée lors de deux expositions et ce fut des expériences inoubliables, dont je reparlerai peut-être un jour ici.

J’ai déjà entendu dire qu’Alexis Trousset « envoyait ses élèves au casse-pipe » et la même année, voir que les diplômes de ses élèves obtenaient des félicitations. Il faut dire que les élèves d’Alexis Trousset sont à part, le plus souvent vêtus de noir, amateur de musiques trouble-fête, d’humour noir et d’ambiance de travail monacale; les élèves graveurs d’Alexis Trousset sont dans la pure tradition des élèves d’atelier d’impression du Moyen-Âge; eux-mêmes toujours de noir, à s’encanailler le soir dans les marges de la société de leur temps. la récompense, c’est quand une Conservatrice de Musée s’éloigne du vernissage et son milieu, pour venir à son tour s’encanailler avec les « blousons noirs » de l’école d’Art en sachant bien de qui ces élèves répondent. Je constate également qu’il y a eu un regain d’intérêt pour la gravure dans ma région ces dernières années, avec beaucoup de paticiens, beaucoup de presses éparpillées dans la MEL (métropôle urbaine de Lille), au même titre que beaucoup de sérigraphes locaux peuvent remercier le regretté Alain Buyse.

Il y a tellement de choses dont je pourrais parler, d’anecdotes, de longues conversations avec lui qui m’ont forgés, tout ce que j’ai appris avec lui et qui m’ont fait encore plus aimer l’Art qu’avant. J’ai beaucoup changé à son contact, j’ai appris énormément et je me sens privilégié d’avoir rencontré quelqu’un qui comprend parfaitement comment je fonctionne.

Alexis Trousset n’est pas un professeur, Alexis Trousset est une école; d’art et de vie (pardon pour le cliché). Vous pensez entrer dans un cours de gravure et vous finissez par lire des essais de philo et de poésie contemporaine, pratiquer un tao d’art martial chinois dans un atelier avant de boire le meilleur thé rouge du Yunnan, déplacer une presse à gravure pour faire de la place à François Hollande, discuter musique industrielle dans un night club belge, ou parler d’Adorno dans une friterie belge (il s’en passe des choses en Belgique), gérer les bruitages sur une platine pour une performance, faire du sport chez soi alors que vous détestiez ça ou traverser le pays pour faire des lectures.

Pour tout ce que j’ai vécu, pour tout ce que j’ai appris; merci Alexis.

En bonus : Alexis Trousset à propos d’Eugène Leroy sur Arte.

Publié par monsieurweso

Poète et Artiste, je mène une pratique pluridisciplinaire depuis une quinzaine d'années et me passionne pour l'Histoire de l'Art depuis plus longtemps encore. Le dessin et l'écriture sont mes pratiques premières, mais la gravure est la discipline majeure de mon travail.

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