Sous le Patriarchat convulsant

Käthe Kollwitz et la gravure comme émeute

Il fallait donc bien parler ici, d’une artiste femme, ce qui n’est pas un exercice facile. Car toutes les femmes artistes sont fortes, on entre dans leur oeuvre et à chaque fois on est fracassé comme le monde masculin dans lequel elles ont dû jouer des coudes comme de véritables champions des arts martiaux.


Et c’est surement pour cela, que je mets autant de temps à écrire cette chronique, car j’ai surement choisi de commencer par la plus redoutable de toutes, celle qui a traversés tout les changements et les enjeux de l’histoire de la fin du XIXème jusqu’en 1945 en Europe, dans un pays qui a changé plusieurs fois de régime politique en quelques années ponctuées de crises incessantes.

Ici, nous allons nous confronter à Käthe Kollwitz, dessinatrice, sculptrice et surtout graveuse, dans ce cycle dédié à des artistes allemands et autrichiens, car nous sommes ici pour mettre à bas le chauvinisme français, au bénéfice d’artistes qui jusque là, à l’heure où je rédige ce blog, étaient dans l’oeil du cyclone; au beau milieu de l’Apocalypse.

Une femme libre, une révoltée, qui se dédie aux autres, qui connaît les peines les plus dures et dont l’oeuvre est prisée par tout les musées du monde, grâce aux forces évocatrices intemporelles et universelles de ses réalisations.

J’ai bien sûr pour cela pillé les éditions Martin de Halleux, me procurant à grande perte, leur livre qui dispense une biographie détaillée, ainsi que le parcours complet de son travail; grâce à la collection du Musée de Cologne qui accompagne les quelques mots de la Directrice Hannelore Fischer.


A l’instar de Mary Shelley, Käthe Kollwitz est née dans la bonne famille pour être une femme libre. En effet, son grand-père a créée une branche libérale et évanlégique du protestantisme qui a fait sécession avec le temple officiel prussien. Voilà pourquoi, sous son passeport, on peut lire « dissidente » à la mention « appartenance religieuse ».


1867, une époque révolue, une appartenance religieuse non reconnue, mais l’endroit de sa naissance n’existe plus, étant donnée que Königsberg est un lieu fantôme qui s’appelle aujourd’hui Kaliningrad.
Au sein de cette communauté religieuse, les femmes ont le droit de vote, la liberté de conscience y est absolu et son beau-père Carl Shmidt est un intellectuel socialiste en plus d’être prédicateur religieux, qui base sa croyance sur la « fraternité espérée des hommes ». C’est sur ce syncrétisme politico-religieux que Käthe Kollwitz va grandir.


Par cette liberté offerte à la fille bourgeoise qu’elle est, puisque belle fille d’entrepreneur à succès, elle va consacrer le temps libre, dont elle ne répond auprès de personne, pour s’encanailler au port et se confronter au prolétériat; trouvant le reste de la bourgeoisie sans charme.
Face au beau académique ou convenu, Käthe Shmidt préfère le quotidien de la vie, ici et maintenant, ce qui va déterminer ses choix d’étude en art peu évident, car confronté à un monde masculin et un enseignement pictural conservateur. Mais le peintre, graveur et sculpteur Karl Stauffer-Bern enseignera à la jeune femme à l’école d’art de l’Association des femmes artistes de Berlin, enseignant qu’elle considèrera comme son maître le plus important; tandis que d’autres écoles d’arts d’Allemagne l’avaient refusée.
C’est ensuite auprès de Max Klinger qu’elle va se révéler, inspirée comme nombre de jeunes artistes de sa génération, par ses cycles gravés des années 1880.


Käthe Shmidt pratique la taille-douce et plus particulièrement l’eau-forte en premier lieu, c’est ainsi qu’en 1898, le public la découvre par son cycle « la révolte des tisserands » à la Grande Exposition d’Art de Berlin et que la critique la place déjà comme faisant partie des meilleurs aquafortistes modernes.


Le surgissement par la révolte fait son effet, Max Liebermann réclame qu’on lui remette une médaille pour son travail, refusée par l’Empereur Guillaume II qui est indigné par la critique sociale de l’oeuvre.
Max Lehr, directeur du cabinet d’estampes de Dresde accueillera l’artiste et son oeuvre comme nulle part ailleurs en Allemagne et la récompensera d’une distinction en plaquette d’or. Il publiera un catalogue de ses 50 estampes dès 1903.


Au même moment, l’artiste fait déjà partie de la Sécession berlinoise, première association d’artistes permettant aux femmes d’exposer et de voyager. Elle entre en contact avec Seinlen et Rodin, voyage à Paris en 1901 et 1904. A Paris où elle s’en va notamment s’encanailler dans les bars réputés mal fréquentés de la ville avec ses camarades d’atelier. Elle s’essaie à cette période à la couleur dans la gravure et gagne en intérêt pour la sculpture.
Elle gagne ensuite un prix prestigieux à la Villa Romana qui lui permet de résider un an à Florence, mais ne reste que quelques mois pour mieux revenir à ses enfants, alors adolescents, Hans et Peter. Il faut dire aussi qu’elle n’apprécie pas autant le lieu de résidence que Paris, dont elle garde un souvenir vivace. A cette période, elle travaille d’arrache-pied sur ce qui sera en 1908, l’apogée de son oeuvre révolutionnaire : 8 eau-fortes de grands formats, le cycle de la « Guerre des paysans »; ce travail accroit grandement sa renommée.


De 1908 à 1911, elle publie des dessins satyriques dans Simplicissimus, une revue que nous avons déjà abordé sur l’article dédié à Alfred Kubin précédemment (eh oui, il faut bien se faire un peu de pub sur son propre blog). Ces dessins s’intéressent au prolétariat des grandes villes et au thématiques résolument contemporaines qui y sont liées. Dans ces quelques dessins, on perçoit déjà un engagement politique et social pour lequel elle restera fidèle toute sa vie.


En 1914, près de Diximude, en Belgique (Flandre occidentale), Peter, le fils cadet de l’artiste, est le premier de son régiment à tomber au début de leur toute première opération. « C’est à partir de ce jour (le 22 Octobre 1914) que j’ai commencé à vieillir, à me rapprocher de la tombe. ça a été la cassure. Je ploie tellement que je ne pourrai plus me redresser totalement »; ce sont les mots que Käthe Kollwitz couche dans son journal en 1917. Dès 1914, elle nourrit le souhait d’ériger un monument à son fils, ainsi qu’à tout les engagés volontaires. Son fils avait 18 ans quand il est mort, ce projet sera élaboré lui aussi 18 années durant.
Son mari ne voulait pas que Peter s’engage, ce dernier lui avait dit que l’Allemagne n’avait pas besoin de lui, c’est elle qui avait fait céder son époux afin d’obtenir l’autorisation à leur enfant de pouvoir s’engager. C’est au prix le plus lourd que l’artiste deviendra ainsi une fervente pacifiste. Elle finit par s’exprimer publiquement contre un dernier appel à la mobilisation, reprenant les mots de Goethe : « Les semences ne doivent pas être moulues ».


Dans la même veine qu’Ernst Barlach, donc nous avons évoqué la mémoire ici, elle fournit en 1932, un monument non pas à la gloire de l’héroïsme et du triomphe guerrier, mais des sculptures mettant en lumière les parents endeuillés, « Parents en deuil », visible au cimetière militaire allemand de Vladslo en Belgique où Peter Kollwitz repose.


Après la guerre, l’Empereur abdique, mais pas l’artiste dont il avait refusé les honneurs et elle devient la première femme en 1919, à être admise à l’Académie des Arts de Prusse sous la présidence de son ami Max Liebermann qui défend son travail depuis ses débuts. Elle y est également professeure. A la même période, elle s’engage au SOI pour Secours Ouvrier International et à la Ligue des Droits de l’Homme où elle fait la connaissance d’un certain Albert Einstein avec lequel elle entretient des contacts amicaux.


Il y a cent ans, on pouvait voir des représentations de ses travaux sur des affiches du SOI ou encore de la Confédération Syndicale Internationale, le plus souvent dédiés à un mot d’ordre : « Plus jamais la guerre ». Elle dira : « Je veux agir en ce temps où les gens sont si désemparés et si désorientés ».
Elle devient un peu plus tard, en 1929, la première femme à recevoir l’Ordre pour le Mérite; la plus prestigieuse distinction dans le domaine des sciences et des arts. Mais déjà en 1927, de nombreux honneurs lui sont adressés des cercles artistiques à l’occasion de son soixantième anniversaire.
L’heure est moins à la fête en 1932, lorsqu’elle lance un appel urgent, accompagnée D’Heinrich Mann et son ami Albert Einstein, afin que le KPD (parti communiste) et le SPD (parti socialiste), s’unissent contre la montée du nazisme, un appel réitéré en février 33 par Erich Kästner, Arnol Sweig et Ernst Toller. Heinrich Mann et Käthe Kollwitz sont contraints de quitter l’Académie après les élections; les prix décernés en littérature et arts dans cette même institution, portent aujourd’hui leurs noms.


Les oeuvres de l’artiste sont écartées et remplacées par la chambre de culture du Reich. Elle ne fuit pas l’Allemagne malgré les répressions et menaces; ce qui lui vaut l’admiration d’Ernst Barlach.
Elle fait partie en 1935 des 4 artistes qui suivent le cercueil de Max Liebermann, citoyen d’honneur de Berlin, au cimetière juif. 3 ans plus tard, elle se déplacera à l’enterrement d’Ernst Barlach où les amis se feront également rares. Elle y rencontrera le mécène du regretté, qui soutiendra Käthe Kollwitz par l’achat de ses dessins durant les années qui suivront.
En 1937, on lui retire plusieurs autorisations d’exposer et de fêter à cette occasion son soixante-dixième anniversaire. C’est aux USA qu’un nouveau marché s’ouvre pour l’artiste. Le suisse August Klipstein est le premier marchand d’art à composer un catalogue raisonné de son oeuvre pour New York, un autre en fera de même à Los Angeles, aujourd’hui encore, il existe une galerie prisée où trouver des oeuvres de l’artiste aux Etats-Unis, ainsi qu’une collection conséquente à la Galerie Nationale de Washington.
Durant cette période de 1937 à 1943, elle termine un grand cycle lithographique sur le thème de la Mort, avant de se consacrer à des petites sculptures, dont la manipulation ne doit pas excéder ses forces. En 1943 encore, les frappes contre Berlin s’intensifient, elle fuit son appartement qui est détruit après y avoir résidée durant un demi-siècle, avec à l’intérieur, des peintures, dessins et oeuvres de jeunesse perdues à tout jamais. Une partie de la famille réfugiée ailleurs a pu cependant emporter quelques travaux; heureusement l’artiste a toujours tiré ses estampes à beaucoup d’exemplaires.

The Widow II 1922 K?the Kollwitz 1867-1945 Presented by Tate Patrons 2019


De nos jours, l’Allemagne prend soin de l’héritage de l’artiste avec la vaste collection visible à Cologne, une collection plus récente à Berlin, ainsi que la maison où elle s’est éteinte à Moritzburg en 1945, près de Dresde; la rebaptisée Kâthe Kollwitz Haus.
Le travail de gravure de Käthe Kollwitz commence par les techniques les plus sophistiquées comme la taille-douce et la lithographie, pour ensuite gagner en radicalité par l’usage de la xylographie où les corps de ses sujets de prédilection deviennent la forme même du graphisme, pour un résultat qui fait aujourd’hui cas d’école. On traverse le temps avec cette femme libre et ses autoportraits, cette mère qui ne peut pas représenter le deuil de son fils autrement que comme un petit garçon; son petit garçon.


Que dire des femmes dans son oeuvre ? Ces femmes qui ont faim, Ces femmes qui n’ont plus que les ténèbres comme regards, ces femmes aux visages figés et aux expressions perdues dans le néant à force d’avoir trop pleurée l’enfant qui ne reviendra pas, mais toujours des femmes qui sonnent vraie, dans les corps, dans les visages, toujours ces représentations qui bouleversent par leur vérité à l’état brut.


Comme son corps ployait, les postures des corps ploient devant les tombes, les postures ploient aussi pour tirer les charrues dans la terre, les corps ploient sous l’injustice et le désespoir, mais parfois, les corps se redressent aussi, les bras se lèvent, ainsi que les faux et sous les traits dessinés et grattés du vernis de la plaque à graver, les corps sont prêts pour la révolte, pour l’émeute, sans jamais oublier que ce sont les mères qui sont en première ligne, car leurs enfants ont faim.


L’engagement de Käthe Kollwitz ne se perd jamais, se défait de tout bavardage inutile et se passe de commentaires, les messages qu’elle veut faire passer et les représentations qu’elle met en place, sont les mêmes, qu’ils fussent dédiés à des collectionneurs ou des organisations militantes. Elle est du côté des ouvriers, des mal-logés, des femmes. Les codes classiques des arts sacrés sont laïcisés sans ménagement afin qu’il se rendent enfin utiles ici et maintenant, à celles et ceux pour qui l’artiste porte toute son attention. L’Art est politique, la gravure est une nuit d’émeutes , Käthe Kollwitz harrangue du haut de la barricade. Tant que nous lèverons les fourches.

Publié par monsieurweso

Poète et Artiste, je mène une pratique pluridisciplinaire depuis une quinzaine d'années et me passionne pour l'Histoire de l'Art depuis plus longtemps encore. Le dessin et l'écriture sont mes pratiques premières, mais la gravure est la discipline majeure de mon travail.

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